lundi 5 octobre 2015

Un gourou en action, histoire édifiante

Les Annales bleues de ‘gos lotsāva racontent la légende de Ma gcig Zha ma, du frère et de la sœur du clan Zha (tib. zha ma lcam sring), appartenant à la transmission du Chemin et du Fruit (tib. lam ‘bras). Le frère était Zha ma lotsāva. Ma gcig Zha ma serait née en 1062 (à pha drug en Latö-Iho) et décédée en 1149. Elle aurait eu pour maître Padampa, Pu hrangs lotsāva, Ye rab pa, Se mkhar chu(ng) ba, Vairocana(rakṣita?) et bien sûr rMa lotsāva.

La légende commence par raconter comment (1) Avalokiteśvara s’émana en le dharmarāja tibétain Srong btsan sgam po et (2) Mañjuśrī en Thon mi Sambhoṭa à qui l’on attribue l’invention de l’alphabet tibétain. (3) La déesse Tārā s’émana en la princesse (tib. kong jo) Srul glen, fille de l’empereur T’ai tsung de la dynastie T’ang. Dans une deuxième phase, le dharmarāja reprit naissance comme Kha che dgon pa ba, un disciple de Kālacakrapāda (tib. dus zhabs pa) le jeune, alias Kha che paṇ chen, dont le nom véritable fut Jayananda. Thon mi reprit naissance comme rMa lotsāva chos ‘bar[1] en Latö-Iho et la princesse en Ma gcig Zha ma.

Après avoir reçu des instructions de Kha che dgon pa ba (1), Abhayākaragupta et d’autres en Inde et au Népal, rMa lotsāva (2) reçut l’ordre de se rendre au Tibet, pour y prendre Ma gcig Zha ma (3) comme mudrā, afin de pratiquer la consécration secrète et la consécration de prajñā-jñāna. Le père des Zha ma aurait d’ailleurs été une émanation de Gaṇapati (Hanūman), et la mère de Devī (tib. lha mo).

Le corps de Ma gcig Zha ma porta les marques de la classe padminī[2]. À l’âge de 14 ans, elle fut donné en mariage, mais fut dégoûté par la vie mariale et mondaine. Elle feignait la folie et le couple se sépara. De l’âge de 17 à 22 ans, elle fut la mudrā de rMa lotsāva (2). Elle eut une expérience mystique qui dura seize mois, où elle se vit comme les seize kṣetrapālī-ḍākiṇī et rMa lotsāva comme le Heruka. Durant ce temps, leur « fluide séminal se transforma en énergie psychique supérieure » (tib. thig le’i nyams ‘bar).[3] Plus jamais, elle ne vit son maître comme une personne ordinaire. Elle devint une yogī experte, mais à l’âge de 46 ans, rMa lotsāva fut empoisonné et mourut. Ma gcig avait alors 28 ans. Jusqu’à l’âge de 31 ans, elle fut confrontée à 7 types d’obstacles. Toujours 7, correspondant au nombre des planètes ou sphères à parcourir, ou aux niveaux à remonter des Enfers.

1. elle subit quotidiennement une perte de bodhicitta de la taille d’un pois
2. son corps fut couvert de abcès et de pustules
3. elle perdit son état de bien-être antérieur
4. les oiseaux et animaux sauvages refusèrent de manger ses tormas
5. elle n’arriva plus à allumer le feu de ses offrandes homa
6. elle succomba à des viles passions
7. Les ḍākinī refusèrent de l’admettre dans sa compagnie.

Ensemble avec son frère ‘Khong phu ba[4], elle alla voir Padampa à Dingri qui lui expliqua qu’elle avait endommagé sept vœux.

1. sans la permission de son maître, elle avait servi de mudrā à d’autres
2. elle avait mangé avec des personnes ayant endommagé leurs voeux
3. elle avait été jalouse des autres mudrā de son maître
4. elle n’avait pas tenu les engagements qu’elle avait pris
5. elle s’était assise sur le tapis de son maître
6. elle n’avait pas donné de rémunération pour la consécration au maître
7. elle n’avait pas utilisé les substances de lien (tib. dam rdzas).

Mais, Padampa avait une solution pour guérir chacun des maux. Pour cela, il avait besoin de :

1. un œuf pondu par une poule noire
2. la patte d’avant droite d’un mouton
3. une calotte crânienne remplie de vin
4. sept jeunes filles pubères
5. un relique du Bouddha
6. le tapis d’un roi
7. l’empreinte [du pied] de son maître-racine sur un morceau de tissu.

‘Khong phu ba courra vite chercher toutes ces choses et Padampa se mit au travail.

Ma cgig devait 1. présenter le tapis du roi à Padampa 2. servir de mudrā 3. circumambuler le relique 4. puis se laver 5. offrir les sept filles pubères au maître 6. introduire l’œuf dans son vagin et 7. célébrer avec le mouton et le vin, et cela sans interruption. On dit qu’il y avait assez de viande pour nourrir dix personnes et qu’il y avait assez de vin pour tout le monde présent.

Padampa lui demanda alors si elle se souvenait qu’elle avait fait construire le temple de Lhasa [quand elle était encore la princesse Srul glen]. Quand elle lui répondit qu’elle ne s’en souvenait pas, Padampa la giffla en disant « Ah cette yoginī, elle me ment. Tu ne devrais pas agir comme ça envers moi ! » Ma gcig s’évanouit et quand elle revint à elle, elle se souvint de sa vie passée. Padampa lui expliqua pourquoi elle ne s'en souvenait pas auparavant.

Quand elle avait demandé la consécration à son maître, elle ne lui avait pas payé de rémunération (6)
- mais je lui avais pourtant offert mon corps et mes richesses !
- ton père et ton frère avaient reçu comme prix (tib. rin du) de ton maître en échange de toi une cotte de maille, cousue de fils de soie, ainsi qu’un cheval noir, ne l’oublie pas ! (tib. khyod kyi rin du pha dang ming po gnyis kyis khrab dar ljag can rta nag gcig bskyud nas gda' ba gsung.*/)
[Autrement dit, elle ne pouvait pas offrir son corps et ses richesses, parce qu’elle appartenait à son père et son frère, qui avaient été payés par le maître en échange d’elle. Elle n’avait donc plus rien à lui offrir…]
- mais cela fut fait avec la permission [du maître]
- pour toi ce fut peut-être une permission, mais ton frère l’avait accepté en échange de toi !
- que faut-il faire alors ?
- occupe-toi des descendants de ton maître. Fais des offrandes aux reliques de rMa lotsāva, fais replâtrer son caitya et offre des lampes à beurre. Maintenant sors l’œuf et donne-le moi.

Dampa rendit ensuite l’œuf à Ma gcig et l’ordonna de le briser. Du sang noir sortait de la coquille. Padampa expliqua : « Il y a trois ans et trois mois, à la tombée d’une nuit de pleine lune, ton sperme (tib. thig le) fut emporté par un magicien noir qui faisait le culte du protecteur yakṣa Vevasvaṭa (tib. snod sbyin be ba swa ta). Mon rituel t’a guérie. »

En suivant les instructions de Dampa, elle fit sept types d’offrandes aux descendants de son maître, y compris un yack pour rMa chung dge bshes, qui était un cousin paternel du maître [pour marquer l’ampleur des offrandes]. Elle fit replâtrer le caitya de son maître et mit un prêtre en charge du caitya. En retrouvant la santé, elle attribua cela au rituel de Dampa.[5]

Plus tard, elle reçut ensemble avec son frères des initiations de Sekhar Chungwa (se mkhar chung ba, XIème s.), et voyagea au Tibet et dans les pays avoisinants (Mon). Ma gcig aurait par ailleurs été un des maîtres de Pamodroupa[6].

L’histoire continue, mais l’essentiel est là. La légende est encadrée mythologiquement en faisant des personnages principaux les réincarnations humaines d’avatars divins. Les avatars divins se manifestent d’abord en des humains de sang royal, qui se réincarnent par la suite en détenteurs de la lignée historique. L’historien ‘Gos lotsāva raconte l’histoire des réincarnations, et notamment de Ma gcig Zha ma, la mudrā de rMa lotsāva.

Elle en dit long sur la position de la femme en général et de la mudrā en particulier au Tibet, qui est loin de l’idée répandue que le tantrisme était très en faveur de la position de la femme, qu’elle aurait mis sur un piédestal. Ma gcig Zha ma fut vendue à son gourou en échange d’une cotte de maille de luxe et d’un cheval noir. À quoi pourrait bien servir une cotte de maille à un gourou pourrait-on se demander ? Eh bien, comme il mourut empoisonné, on pourrait soupçonner qu’il devait avoir des ennemis. Ma gcig Zha ma n'était donc plus maître d'elle-même, comme ne manque pas de le souligner Padampa, et ne pouvait pas offrir son corps et richesses au gourou pour le rémunérer d’une initiation, ceux-ci lui appartenant déjà... Ne l’ayant pas rémunéré en réalité pour l’initiation qu’elle avait reçue de lui, elle avait commis une faute, qui fut à l’origine d’un de ses sept maux. Notons qu’en remède d’une autre faute (celle d’être jalouse des autres mudrā de son maître), Padampa propose d’offrir sept filles pubères à l’empreinte de pied de son maître. Les femmes et les filles, ça se vend ou ça s’offre, y compris à des empreintes de pied.

L’autre donne importante de l’histoire est l’importance du rôle de la magie et du pouvoir. Le Dharma est quasi absent de l'histoire. Padampa ne joue pas ici le rôle d’un directeur de conscience, mais d’un marabout en chef. Il est très expert en envoutement et désenvoutement, magie noire et magie blanche.

Il ne s’agit évidemment pas ici de se moquer bêtement de l’ignorance et de la bêtise des générations passées. Nous occidentaux modernes en étions encore là aussi, il n’y a pas si longtemps. Mais il faut savoir reconnaître le progrès quand celui-ci est bien réel. En matière du droit fondamental à disposer de son corps, de liberté, d’égalité, des droits de l’homme, de parité, de démocratie, etc. Quand on nous propose donc de la « sagesse orientale », il faudrait bien regarder si celle-ci s’intègre à nos valeurs actuelles, et si ce n’est pas le cas, il faudra voir de plus près si cette « (folle) sagesse » est réellement si sage, avant de conclure comme Paul que « la folie de Dieu est plus sage que les hommes, et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes. » (premier épître aux Corinthiens). Une telle attitude est essentielle quand on donne en exemple les vies des grands maîtres du passé, pour s’en inspirer, et que certains semblent avoir en effet pris au mot. Tradition oblige !

Que des thérapies traditionnelles peuvent être bénéfiques sans doute, mais alors bien encadrées déontologiquement. Les gourous auraient mauvaise presse à cause de quelques pommes pourries, mais quand on y regarde de plus près, le traitement que subissait une mudrā à l’époque de Padampa Sangyé était en fait tout à fait orthodoxe, samaya oblige ! Les gourous fautifs d’aujourd’hui ne font que suivre l’exemple de leurs plus illustres ancêtres, conformément à la Tradition… Un gourou tantrique n’est pas un philanthrope, il vend ses initiations et instructions, et gare aux conséquences de l’endettement transgénérationnel qui s’ensuit si l’on ne lui paie pas sa rémunération (tib. dbang yon).

Heureusement, la plupart des lamas se comportent plutôt en ami spirituel qu’en véritable maître tantrique. Un maître tantrique qui aurait pour mission de « briser nos concepts » et de « mettre notre vie sens dessus dessous », afin de faire de nous un « sans-concepts » (tib. ‘khrul zhig), lié à lui par samaya.

***

MàJ 10102015 Autre cas dans Luminous Lives où un maître (dgon pa ba) demande à son disciple (sa chen) de lui donner une cotte de mailleDus gsum mkhyen pa (Karmapa I 1110-1193) prend des chevaux et une cotte de maille pour payer ses derniers respects à sGom pa, neveu de Gampopa.(AB p. 476) 

[1] Ailleurs rma lo tsA ba dge ba'i blo gros, décédé en 1089. Source

[2] Voir les détails à la page 221

[3] C’est la traduction de Roerich, p. 221

[4] Khonpuwa Chokyi Gyelpo ('khon phu ba chos kyi rgyal po, 1069-1144), who was a student of Rongzom Chokyi Zangpo (rong zom chos kyi bzang po, 1042-1136). http://treasuryoflives.org/biographies/view/Machik-Zhama/2504

[5] Resumé des Annales bleus, pages 220-225. Version tibétaine, volume I, pp. 272-278

[6] Version tibétaine, p. 279

1 commentaire:

  1. Dans un autre blog, Tibeto-logic (http://tibeto-logic.blogspot.fr/2015/10/the-padampa-diet-plan.html#comment-form), de Dan Martin, Dan me demanda quelle était mon intention pour publier cette histoire de Zhama. Je lui ai répondu ceci :

    "As for the deal behind the telling that cocktail of political incorrectness about Zhama, we would have to ask our friend ‘Gos first, who wrote so nicely about Buddha nature. What was he thinking of ?! I didn’t recognise my Padampa, did you recognise yours ? Since you ask, I will try and explain, taking the risk of stating the obvious.

    A lot (of jumble ?) can be said about and derived from what is written here (Blue Annals, pp. 222-225) about Zhama, especially from my comfortable 21st century armchair (your « *very* weird » suggests to me that yours must be pretty comfy either ;-)). Other times other customs. First, this anecdote can be used as a reminder of the fact that Tantra is not nice, far from it. We could tend to forgot this, with all the attention given to mindfullness, love and compassion, vegetarianism, rights for animals etc. So those who would like to go for traditional tantrism ought to know what part of it they exactly want to go for.

    I don’t recognise my Padampa, and suspect this piece of « weird stuff » to be an apocrypha or pseudepigrapha, and not only because it suits me better that way. The follow-up question then would be who could have written it, when and why ? How come Padampa’s attitude towards women seems to have changed so much ? E.g. compare with his advice to the nun Düdsi gyi. And didn’t this strike ‘Gos too ? You point to Lamdre littérature and perhaps it was indeed one of ‘Gos lotsava’s sources. This anecdote reminds us that not everything attributed to Tibetan saints was said or written by them. And even if it were, not everything said or written by Tibetan (or Indian) saints ought to be followed mindlessly.

    I am also shocked by the fact that ‘Gos apparently is not. Not the slightest sign of indignation, or attempt of justification in his rendering. This seems to be orthodox behaviour for him. And perhaps it was in those days, like it probably was here. But then again, my armchair is really very comfortable. Ok there were no women rights in those days, and women were always the property of a man. But in this piece of « weird stuff », there is something more. This fact is rubbed into Zhama’s face by Padampa with a certain amount of abuse of power (my western jumble, still considered from my armchair), when they exchange about the initiation fee (dbang yon). She (or someone else through her and through this text) apparently needed to be reminded of it. If you look at the series of seven, this is the fault corresponding to the egg and the black liquid oozing from it. This is not crazy wisdom, this is sheer nastiness and misogyny. It’s perhaps also about showing an intelligent woman her place and reminding her she’s still a woman through « upāya » (having her shove an egg up her vagina). Perhaps, in theory, the difference between man and woman was slightly attenuated on the bodhisattva path, but, in practice, Tantra showed the mudrā where her real place was and what her real rights were…

    Where is Padampa’s wisdom in this anecdote ? Where did it all go ? All there seems to be left is upāya, with magical links between specific actions, specific results and *very* specific remedies. Perhaps that aspect has always been there in Buddhism, right from the moment of awakening under the Bodhi Tree, but here it seems to have taken an importance out of any proportions, and it doesn’t look good IMHO.

    Of course this is not about Padampa or Zhama, but about some clerc writing stuff, probably at a later time with a certain agenda. It will be hard and probably impossible to identify that clerc and kick his ass, but at least this sort of agenda could be exposed as something not wished for then, and even less now. Hey, that’s my agenda !"

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