vendredi 10 mai 2013

Chercher la Sagesse



Les liens allégués entre les gnostiques ou la gnose et le bouddhisme ne sont pas un thème nouveau. Il aurait été abordé en premier par Isaac Jacob Schmidt (1779-1847), puis élaboré par Edward Conze (1904-1979) et la spécialiste en évangiles gnostiques Elaine Pagels (1943). Ce serait le manichéisme qui aurait pu servir de véhicule aux rencontres entre le zoroastrisme, le bouddhisme et le christianisme.

L'expansion du manichéisme entre 300 et 500

Dans « Le bouddhisme », Edward Conze parle des parallèles entre les Mādhyamika et les Sceptiques grecs, ou plutôt les adeptes de Pyrrhon d’Élis (env. 350 av. J.-C.), qui partageraient une approche a-théorique similaire. Les mots entre crochets carrés […] ont été ajoutés par moi.
« L’inhibition de tous les jugements théoriques [prapañca] chez Pyrrhon s’appelle techniquement epokhe [aprapañca]. Le sens du terme est expliqué très clairement par Aristoclès de Messène, sous trois chapitres :
1. Quelle est la nature interne (= fait d’être soi, svabhāva en sanskrit) des choses? Elle ne peut être caractérisée que par des négations, parce que toutes choses sont également in-différentes, im-pondérables, in-décises. Elles sont toutes égales [sama] et aucune ne pèse plus qu’une autre. On ne peut dire d’une chose qu’elle est ceci plutôt qu'elle ne l'est pas. On peut également bien affirmer qu'elle est et n'est pas, ou nier qu'elle est ou n’est pas.
2. Quelle est notre situation vis-à-vis d’elles? Nous ne devons pas avoir confiance en l’une plus qu’en l’autre. Nous ne devons pas avoir d’inclination vers elles. Nous ne devons pas être troublés par elles.
3. Comment devons-nous nous conduire envers elles? L’attitude la plus sage est un silence sans paroles, l’imperturbabilité et l’indifférence. La non-action est la seule action possible. »
Pyrrhon se serait engagé avec son maître Anaxarchos dans l’armée d’Alexandre et aurait pu prendre connaissance des idées des « ascètes nus » (gymnosophistes) indiens[1] en Inde ou en Iran. Conze poursuit :
« Quels que soient les mérites de cette argumentation, le fait extraordinaire demeure que durant la même période, c’est-à-dire depuis environ ‘200 av. J.-C., deux civilisations distinctes, l’une en Méditerranée, l’autre dans l’Inde, ont bâti chacune avec leurs antécédents culturels, un enchaînement d’idées étroitement voisines concernant la Sagesse, et, à ce qu’il semble, indépendamment l’une de l’autre. Dans la Méditerranée orientale nous avons les livres de Sagesse de l’Ancien Testament, à peu près contemporains de la Prajñāpāramitā sous sa première forme. Plus tard, sous l’influence d’Alexandrie, les gnostiques et les néo-platoniciens ont développé une littérature qui assignait une position centrale à la Sagesse (Sophia) et qui, de Philon à Proclus, révèle une abondance de coïncidences verbales avec les textes Prajnāpāramitā. Parmi les chrétiens, cette tradition a été continuée par Origène et Denys l’Aréopagite ; entre autres, la magnifique église de Hagia Sophia est un témoin éloquent de l’importance de la sagesse dans la branche orientale de l’église chrétienne. Nombreux sont les parallèles ou les coïncidences entre la façon dont sont traités Chochma (Achamoth) et Sophia d’un côté, et de l’autre les textes bouddhiques traitant de la sagesse parfaite. Expliquer ces coïncidences par un « emprunt » ne nous mène pas bien loin. On n’ « explique » pas la législation sociale de Lloyd George en disant qu’il l’a « empruntée » d’Allemagne. Une explication réelle devrait pénétrer le motif de l’emprunteur ; un simple emprunt n’explique pas le fait que la conception de la sagesse, dans le bouddhisme comme dans le judaïsme, telle qu’elle a évolué ultérieurement à 200 av. notre ère, soit sortie tout naturellement de la tradition précédente, sans être en conflit avec aucun de ses concepts de base. Notons seulement une différence : Sophia joue un rôle défini à la création du monde, alors que la Prajnāpāramitā n’a pas eu de fonctions cosmiques et demeure non chargée de la genèse de l’univers. Les iconographies de Sophia et de Prajñāpāramitā aussi paraissent avoir évolué indépendamment. Toutefois, il m’a intéressé de trouver une miniature byzantine du xe siècle (Vat. Palat. gr. 381 fol. 2) qui passe pour remonter à un modèle alexandrin. La main droite de Sophia y fait le geste d’enseigner, tandis que la main gauche tient un livre. Cela n’est pas sans ressembler à certaines statues indiennes de la Prajñāpāramitā. Il se peut que nous ayons en tout cela des développements parallèles, sous l’influence de conditions locales à partir d’un modèle culturel général, largement diffusé. Ou bien, naturellement, il peut y avoir un rythme secret dans l’histoire qui actionne certains archétypes — comme dirait Jung — à certaines périodes en des lieux très distants les uns des autres. »
Il est vrai que la Prajñāpāramitā, qui n’est personnifiée qu’ultérieurement, ne joue pas de rôle explicite dans la genèse de l’univers, contrairement à Sophia. Mais à partir du Yogācāra et surtout à partir des tantras qui font leur apparition dans son sillage, la Sagesse est approchée plus positivement, et les aspects mythologiques (S. purāṇa T. rnying pa) joueront alors un rôle important.



[1] Jaina Digambara 

4 commentaires:

  1. Intéressant ces rapports entre la Grèce et l'Inde, je ne connaissais pas les propos de Conze.

    Petite remarque concernant le terme de gnose qui parfois prête à confusion.
    Il faut distinguer deux acceptions du terme, chez les Pères de l'Eglise, qui peut soit se référer à son sens étymologique, pour désigner un enseignement ou une connaissance particulièrement difficile d'accès, soit un mouvement syncrétiste (incluant notamment des éléments manichéens) comme celui de Valentin.
    C'est à une forme de gnose de ce type que s'adresse les critiques de Plotin.

    Je me permet la remarque car dans ce post il est question de la "vraie gnose" (selon l'expression de Fénelon), alors que dans le post auquel vous renvoyez ("liens allégués entre les gnostiques ou la gnose et le bouddhisme") il s'agit de la gnose de Valentin.
    Amicalement.

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  2. Merci, vos commentaires sont précieux. Le mot gnose est très complexe en effet. J'essaierai de préciser autant que possible de quel sens je pense qu'il s'agisse dans les différentes occurrences. La gnose de Valentin, éventuellement modifiée par le manichéisme.

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  3. Hi J.,

    I think the label gnostic can quite properly (if too simply) be used for anyone who believes that the way to salvation is through a kind of knowing (and not just an agreement with a deity or confession or prayer or something like that, like you find in other kinds of religions). Anyway, it's all about the soteriology. And in this sense Buddhism is largely definable as a gnostic religion, whatever it may or may not have to do with the M.E. & Mediterranean types of gnosticism.

    I was surprised recently to notice that in a new book by 'Brong-bu Tshe-ring-rdo-rje called Rtsod bzlog them spungs ma (Lanzhou 2007), there is an essay that takes quite seriously the idea that the phase of Bon history that anti-Bon polemicists talk about, 'Khyar-bon ("erring Bon") was created by Manichaean influence. I know there are a couple of lines of evidence that Manichaeism was known quite early (studied by Uray & by Stein) in Tibet, but really, it hardly amounts to much if any influence. I always thought the idea that Tibetans were touched by Manichaeism was a bright idea of some bored missionary who heard Tibetans reciting the Mani prayer and jumped to conclusions.

    The title of that essay is: 'Khyar bon dang ma ni'i chos lugs skor las 'phros pa'i gtam. I'll have to read it more closely, especially since he believes he can find a set of seven texts in the Bon Kanjur that correspond in some way with the seven works of Mani that were written in Aramaic (A-la-rmi-shar-ba)!

    On p. 46 you find a list of four religious traditions that influenced Mani, and they are named Tsâ-ra-tshe'u-se-khra'i Chos-lugs (Zoroastrianism), Shes-bya'i Chos-lugs (Gnosticism?), Ye-shu'i Chos-lugs (Christianity) and Sangs-rgyas Chos-lugs (Buddhism). On the next page you can see he was familiar with R.A. Stein's essay. He calls him by the name of Shag-wun (evidently based on the Chinese phonetics of his name?). Hmmm. Maybe Stein is Mani? Do we have to see Mani behind every stone?

    Yours,
    D.

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  4. Dear Dan,
    Everything is in « the kind of » knowing. And apparently, if we believe Paul and (other ?) gnostics, that kind of knowing is nothing like the usual knowing of men. Perhaps rather a kind of not-knowing like Paul’s faith, Denys’ vile symbols (hierarchy) and negative approach, Conze’s prajnaparamita…
    Yes I agree it’s a salutary kind of knowing that saves from « knowing », including in (later) Buddhism, where it’s not about knowing dharma but dharmatā.

    This is the second time I see you mention 'Brong-bu Tshe-ring-rdo-rje’s book. I really should try to get hold of it. Frankly I think he may have a point. Perhaps not exactly Manichaeism as we know it, there may have been different types, especially since it had universalist intentions. And perhaps it was not directly influenced by Manichaeism but indirectly. My instinct tells me there’s something there. How could my instinct be wrong ? :-)

    J.

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