lundi 11 juin 2012

La hiérarchie céleste




La Hiérarchie céleste de Pseudo-Denys l'Aréopagite se rattache au panthéisme émanatiste des néo-platoniciens. Ce livre explique l’émanation ou la procession progressive à partir de Dieu des entités angéliques (séraphins, chérubins, trônes…), selon leur degré de pureté et « de mélange », jusqu’aux anges, les hommes et les démons. La procession est suivie d’une conversion, d’un retour à Dieu. « Toutes choses Viennent de Dieu et retournent à Dieu, comme disent les saintes Lettres (cf. Rom 11,36) ». « …ce principe originel de divine lumière ne nous est accessible, qu’autant qu’il se voile sous la variété de mystérieux symboles, et qu’avec amour et sagesse il descend pour ainsi dire, au niveau de notre nature. »

La hiérarchie terrestre, ecclésisatique (éveque, prêtre, diacre, moine…), est évidemment le reflet de la hiérarchie céleste qu’elle imite[1]. C’est une hiérarchie de proximité et de pureté. Mais Denys commence son exposé des hiérarchies par un avertissement sur le décalage entre les signes et les choses divines et célestes qui ne leur ressemblent pas. Il met en garde contre un réalisme naïf.
« Car il ne faut pas imaginer avec l’ignorance impie du vulgaire fine ces nobles et pures intelligences aient des pieds et des visages, ni qu’elles affectent la forme du bœuf stupide, ou du lion farouche, ni qu’elles ressemblent en rien à l’aigle impérieux, ou aux légers habitants des airs. Non encore ; ce ne sont ni des chars de feu qui roulent dans les cieux, ni des trônes matériels destinés à porter le Dieu des dieux, ni des coursiers aux riches couleurs, ni des généraux superbement armés, ni rien de ce que les Écritures nomment dans leur langage si fécond en pieux symboles. Car, si la théologie a voulu recourir a la poésie de ces saintes fictions, en parlant des purs esprits, ce fut, comme il a été dit, par égard pour notre mode de concevoir, et pour nous frayer vers les réalités supérieures ainsi crayonnées un chemin que notre faible nature peut suivre. »
« Quiconque applaudit aux religieuses créations sous lesquelles on peint ces pures substances que nous n’avons ni vues, ni connues, doit se souvenir que ce grossier dessein ne ressemble pas à l’original, et que toutes les qualifications imposées aux anges ne sont, pour ainsi dire, qu’imaginaires. »
Il défend néanmoins l’utilisation des signes, s’il est impossible d’avoir l’intuition directe des choses spirituelles :
« Au reste, si l’on revêt de corps et de formes ce qui n’a ni corps ni formes, ce n’est pas seulement parce que nous ne pouvons avoir l’intuition directe des choses spirituelles, et qu’il nous faut le secours d’un symbolisme proportionné à notre faiblesse, et dont le langage sensible nous initie aux connaissances d’un monde supérieur ; c’est encore parce qu’il est bon et pieux que les divines Lettres enveloppent sous le mystère d’énigmes ineffables, et dérobent au vulgaire la mystérieuse et vénérable nature des esprits bienheureux. Car chacun n’est pas saint, et la science n’est pas pour tous, disent les Écritures (5). Si donc quelqu’un réprouve ces emblèmes imparfaits, prétextant qu’il répugne d’exposer ainsi les beautés saintes et essentiellement pures sous de méprisables dehors, nous ferons simplement observer que cet enseignement se fait de deux manières. »
Il rappelle que les divers énoncés (« mystérieux langage » peuvent sembler plus pertinents que l’utilisation de symboles, ils « sont loin toutefois de représenter la divine réalité qui surpasse toute essence et toute vie, que nulle lumière ne reflète, et dont n’approche ni raison, ni intelligence quelconque. » Dire ce qu’est la substance invisible semble moins approprié qu dire ce qu’elle n’est pas. Si donc l’affirmation est moins juste que la négation, « il convient qu’on n’essaie point d’exposer, sous des formes qui leur soient analogues, ces secrets enveloppés d’une sainte obscurité ; car ce n’est point abaisser, c’est relever au contraire les célestes beautés que de les dépeindre sous des traits évidemment inexacts, puisqu’on avoue par la qu’il y a tout un monde entre elles et les objets matériels. ».

Les symboles (d’êtres ou d'attributs impurs etc.) pour les choses divines et célestes correspondent donc aux formules négatives de la voie négative, et ils sont appropriés puisqu’ils sont dissemblables et ne sont pas censés les représenter.
« Si donc, dans les choses divines, l’affirmation est moins juste, et la négation plus vraie, il convient qu’on n’essaie point d’exposer, sous des formes qui leur soient analogues, ces secrets enveloppés d’une sainte obscurité ; car ce n’est point abaisser, c’est relever au contraire les célestes beautés que de les dépeindre sous des traits évidemment inexacts, puisqu’on avoue par la qu’il y a tout un monde entre elles et les objets matériels. »
« Que ces défectueux rapprochements aident notre pensée, à s’élever, c’est, je crois, ce qu’un homme réfléchi ne voudra pas nier ; car il est probable que de plus majestueux symboles séduisent certains esprits qui se représentent les natures célestes comme des êtres brillants d’or et d’un splendide éclat, riches, magnifiquement vêtus, rayonnants d’une douce lumière, enfin affectant je ne sais quelles autres formes que la théologie prête aux bienheureux archanges. C’est afin de désabuser ceux qui ne soupçonnent rien au dessus des beautés du monde sensible, et pour élever sagement leur pensée, que les saints docteurs ont cru devoir adopter ces images si dissemblables ; car ainsi formes abjectes ne peuvent séduire sans retour ce qu’il y a de matériel en nous, parce que leur grossièreté même réveille et soulève la partie supérieure de nos âmes et de la sorte ceux mêmes qui sont épris des choses terrestres jugent faux et invraisemblable que de si difformes inventions ressemblent aucunement à la splendeur des réalités célestes et divines. Du reste, il faut se souvenir que rien de ce qui existe n’est radicalement dépouillé de quelque beauté ; car toutes choses sont éminemment bien, dit la vérité même. »
La voie négative est très consciente de la tendance humaine de prendre les noms et les signes/symboles pour la chose en soi et tente d’y rémédier par des noms négatifs et des symboles négatifs, afin d’éviter tout attachement aux noms et aux symboles qui empecherait de les dépasser pour atteindre ce vers quoi ils pointent.

Gravure : Rosa celeste : Dante et Béatrice contemplant l'Empyrée, de Gustave Doré


[1] « Aussi le suprême et divin législateur a fait que notre sainte hiérarchie fit une sublime imitation des hiérarchies célestes ; et Il a symbolisé les armées invisibles sous des traits palpables et sous des formes composées, afin qu’en rapport avec notre nature, ces institutions saintement figuratives l’élevassent jusqu’à la hauteur et à la pureté des types qu’elles représentent »

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