samedi 10 novembre 2012

Une secte de renonçants universalistes interdite en Chine



Les pèlerins chinois Fa-hien (Faxian 399-415) et Hiuan-tsang (596-664) virent une statue colossale de Maitreya, érigée dans les trois cents ans après le Nirvāṇa de Śākyamuni.[1] Une des plus anciennes représentations de Maitreya que l'on a retrouvée, est celle que l'on trouve sur de pièces de monnaie en cuivre datant de l'époque du roi Kaniṣka (125 A.D. voir p.e. illustration ci-dessus) avec l'inscription en grec "Metrauo Boudo"/"Metrago Boudo (selon Huntington archive)".[2]

Etienne Lamotte écrit que le nom (Ajita-)Maitreya et son ancienneté invitent à le rattacher au Mitra védique et au Mithra (Sol Invictus) iranien et que "Maitreya l'Invaincu" fut entraîné dans un grand mouvement d'espérance messianique qui traversa l'Orient à la fin de l'ère ancienne avec son combat entre la lumière et les ténèbres, intériorisé dans l'homme. Le culte de Maitreya est "presque exclusivement une religion de pure dévotion (bhakti), un monothéisme. Le fidèle n'acquiert plus de mérites en vue d'une bonne renaissance dans le monde des dieux ou des hommes ; l'ascète ne s'exerce plus dans l'octuple chemin pour accéder à un incompréhensible Nirvāṇa. La doctrine de la rétribution des actes est, sinon oublié, du moins mise en veilleuse. Le seul moyen de salut est désormais la grâce divine, prévenante et efficace."[3] Le culte de Maitreya était commun au bouddhisme ancien et au Mahāyāna.

Dao ‘an (312-385), issu d’une famille confucianiste, fut le premier chinois à compiler un catalogue de traductions des textes bouddhiques depuis les Han. Il énonça les règles pour la vie monastique et inaugura un culte à Maitreya. Il fut l’auteur de plusieurs synthèses (Nord-Sud, Prajñā-Dhyāna, prajñāpāramitā-« étude du mystère »[4]) et a préparé l’arrivée et le travail de Kumārajīva.[5] Son disciple le plus célèbre fut Huiyan (334-416) qui s’installa sur le Mont Lu. Il y est rejoint par le traducteur Sanghadeva et Buddhabhadra (vers 397), puis par Daosheng (env. 360-434). Sanghadeva et Daosheng rejoignent l’équipe de Kumārajīva pendant un temps, puis Daosheng redescend dans le sud où il devient le promoteur du Sūtra du Nirvāṇa (Pinyin : Nièpán Jīng, T. myang 'das kyi mdo S. Mahāyāna Mahāparinirvāṇa Mahā-sūtra) et le fondateur de l’école du même nom. Ce sūtra avait été traduit, en six fascicules[6], par Fa-hien/Faxian, qui l’aurait ramené de l’Inde et par Buddhabhadra (418). Le message de ce sūtra est celui du salut universel : « tous les êtres, même ceux qui recherchent la gratification de leurs désirs, possèdent la bouddhéité. »[7]

En rentrant en Chine en 645 avec de nombreux textes parmi lesquels un traité du Cittamātra (Vimsatika-karika de Vasubandhu), Hiuan-tsang, était convaincu que la fin de la doctrine du Bouddha fut proche. Grand adepte du culte de Maitreya, il était à l’origine de l’école Fa-hsiang, l’équivalent chinois du Yogācāra. Si l’ère de Maitreya approchait, cela voudrait dire que celle de Śakyamuni était en voie de disparution. Śākyamuni aurait prédit que sa doctrine connaîtrait trois phases. Les 500 ans après son parinirvāṇa serait l’âge de la doctrine authentique. Les 1000 années suivantes serait l’âge de la doctrine simulacre, où la forme l’emporte sur le fond. Et le dernier âge (T. snyigs ma'i dus) qui durera 10.000 ans serait celui de la fin de la doctrine.[8]

Le dernier âge se caractérise par cinq types de dégénérescence (S. pañca-kaṣāya T. snyigs ma lnga)[9], d’où le nom « l’âge des cinq souillures ».
« Neuf cents ans après la mort du Bouddha, les diables (mo, mâra) vont prospérer. Ensuite, des hérétiques usurpent certains éléments des Ecritures du Bouddha et en revendiquent la paternité. Ils vont pousser les autres à accepter ces écrits frauduleux et les contraindre au secret à plusieurs reprises, rendant ainsi leur doctrine ésotérique. Au moment de transmettre leur savoir, ils vont exiger de leurs disciples de nombreuses offrandes en objets précieux et en soie avant de leur léguer les Écritures. A cette époque, les pays seront en état de guerre permanente, les sans-abri se multiplieront, et le prix des denrées sera prohibitif. Les voleurs feront de nombreuses victimes, et plus de la moitié de la population périra. De plus, des dirigeants corrompus détruiront les Trois Trésors (Bouddha, Loi, Communauté, c'est-à-dire le bouddhisme) et empêcheront la Loi de circuler parmi les hommes. Ils détruiront les monastères et extermineront les moines, et les Trois Trésors disparaîtront peu à peu. Malgré sa foi, le souverain de l'État central sera incapable de comprendre la Loi complètement, et il y imposera des restrictions. Profitant de sa distraction, les hérétiques l'induiront en erreur. »[10]
La croyance en l’avènement de Maitreya et en la fin du dharma qui se développa au 6-7ème siècle créa avant tout un sens d’urgence et avait donné lieu à différentes types de réactions. Par exemple, l’école de la Discipline de Tao-hsüan (596-667) qui metta l’accent sur la discipline pendant le temps qu’il resta, ou l’école de la terre pure qui préconisa que le seul recours possible était Amitābha. Et il y eut la réponse égalitariste universaliste et « anar » de l’école des Trois stades (san-chieh chiao/Sanjie Jiao), fondée par le moine Xinxing/Hsin-hsing (540–594). Quand la dynastie Qi du nord fut remplacé par la dynastie Zhou du nord et avec la persécution du bouddhisme qui s’ensuivit, il rendit ses vœux en 574, pour vivre désormais comme un travailleur commun. Il déclara la banqueroute du bouddhisme institutionnel et appella ses disciples à se libérer de l’erreur et du péché dans lesquels le bouddhisme s’était lui-même empétré. Comme à la fin de la doctrine, renversée et pervertie, celle-ci ne pouvait plus servir de guide, et qu’il était donc plus possible de distinguer entre ce qui était bien ou mal, il fallait être prudent et traiter tous les êtres comme des éveillés en potentiel. Ils s’inspiraient pour cela de l’exemple du bodhisattva Sadāparibhūta (pinyin : cháng bù qīng púsà) du Sūtra du lotus, qui s’inclina devant chaque être qu’il rencontra sur son chemin pour saluer un futur bouddha. Simultanément, ils condamnèrent tous ceux qui vénéraient le bouddha, le dharma et la sangha à l’exclusion des autres êtres, ainsi que tous ceux qui faisaient des discriminations entre des doctrines vraies et fausses, des perceptions correctes et incorrectes, un comportement conforme et non conforme, et entre des hommes sages et vils. Tout jugement équivalait à une calomnie. « toute détermination est une négation », dirait l’autre. On disait de celui qui étudiait des textes qu'il était comme un oiseau aveugle tenant un haricot dans son bec : il ne savait pas ce qu’il tenait.

Par conséquent, toute distinction entre sage et vil, bien et mal, conforme et non conforme, grand et petit ou moine et laïc était à abandonner. Tout le monde devait être considéré avec le respect nécessaire dû à leur bouddhéité future. On devait prendre le rôle inférieure en laissant le rôle supérieur à l’autre, ou en lui laissant la portion la plus grande. Ils avaient une forme d’ascèse (S. dhūta) qui consistait en 12 pratiques ascétiques[11]. Le mot dhūta[12] signifie « secouer, agiter ». Ce mot est relié à avadhūta, « renonçant libéré de son égo, et indifférent au monde ». Il s’agit en effet de secouer la poussière et les souillures des désirs terrestres. La seule pratique religieuse non atteinte par l’âge de déclin était le don (dāna). La thèse principale de cette école était donc l’universalité et le refus de toute distinction.

La ressemblance avec un Saint François ne s’arrête pas là. Un maître de cette école aurait rassemblé autour de lui, comme si c’étaient des disciples, des ânes, d’autres animaux ainsi que des fourmis. Il était convaincu que c’étaient des incarnations du Bouddha et qu’il fallait les respecter. Pour l’école des Trois stades, le don n’était pas une pratique destinée à soutenir la sangha, mais à sauver les pauvres, les orphelins et les êtres en souffrance. Le Livre pour trancher les doutes dans l’âge de la doctrine simulacre (Hsiang-fa chüeh-i-ching) déclare même qu’il est mieux de donner un morceau de nourriture à un animal que de nourrir tous les bouddhas, bodhisattvas et auditeurs (śrāvaka) pendant d’innombrables vies et que tout le monde, moine ou laïc, de classe supérieure ou inférieure, est tenu au don. Les effigies de bouddhas n'étaient pour eux que des images vides. La pratique consistait ainsi en une combinaison de don (dāna) et de renoncement (dhūta). Les moines étaient encouragés à pratiquer le don et attaqués sur leur dépendance de bienfaiteurs. La nourriture donnée par des bienfaiteurs était comparée à de la nourriture que l’on mettait dans les pièges pour capturer des animaux... De nombreux moines abandonnèrent leurs vœux pour retourner à l’état de laïc et vivre comme un avadhūta.    

Selon Mark Edward Lewis[13], cette école fut principalement interdite en Chine à cause de leurs positions hostiles à l’égard de la sangha, sponsorisée par la cour, qui se servait de ce lien pour asseoir son pouvoir. 


***

MàJ12/11/2012 

Encore au sujet du culte de Maitreya :
L'hagiographie d'Asaṅga (4ème siècle) raconte comment il fit le culte de Maitreya pendant 12 ans, avant qu'il eut une vision de lui. D'autres (Encyclopedia Brittannica) parlent de Maitreya comme un personnage historique du nom de Maitreyanātha qui aurait été son maître et qui aurait vécu approximativement de  275 à 350.
Dans le colophon de son célèbre Visuddhimagga, Buddhaghoṣa (5ème siècle) écrit qu'il espère que le mérite d'avoir composé ce texte lui permettra de renaître à Tuṣita, d'y séjourner jusqu'à l'avénement de Maitreya (Metteyya), de suivre son enseignement et d'atteindre l'éveil.


[1] Histoire du bouddhisme, Etienne Lamotte, p. 785

[2] Joe Cribb, Kaniṣka's Buddha coins, 1980 (pp 79-87)

[3] Lamotte, p. 785

[4] L’étude du mystère (xuanxue) fait référence au mystère au-delà du mystère » du chapitre inaugural du Laozi (Lao-tseu) qui ensemble avec le Zhuangzi (Tchouang-tseu) et le Livre des mutations constituent les « trois mystères ». Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise p. 327

[5] Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise p. 367

[6] Le nombre de fascicules augmentera considérablement dans les traductions ultérieures.

[7] Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise p. 367

[8] Respectivement zhèngfǎ, xiàngfǎ et mòfǎ (Jp: mappō)

[9] 1. La dégénération des vues à cause du déclin de la vertu des renonçants conduit à des vues erronnées. 2. La dégénération des passions à cause du déclin de la vertu des pères de famille conduit à une mentalité grossière, c'est-à-dire des passions fortes et durables. 3. La dégénération de l'époque à cause du déclin des jouissances conduit à l'âge de conflits. 4. La dégénération de la durée de vie à cause du déclin de la force vitale conduit à une espérance de vie de 10 ans. 5. La dégénération des êtres correspond au déclin du corps qui sera de forme et de taille inférieure, au déclin du mérite à cause d'une moindre prospérité et au déclin moral à cause d'une moindre intelligence, mémoire et diligence.

[10] Michel Strickmann, Mantras et mandarins, p. 88-89

[11] (1) Vivre dans un endroit isolé loin des habitations humaines, comme p.e. une forêt, (2) chercher de la nourriture en mendiant, (3) mendier auprès de ménages pauvres et riches sans distinction, (4) manger un repas par jour, (5) ne pas manger trop, (6) boire ni jus de fruits, ni la sève d'un arbre après le repas de midi, (7) porter des robes fabriquées avec des loques, (8) ne posséder que trois robes, (9) vivre dans les charniers, (10) vivre sous un arbre, (11) vivre sous les étoiles (12) s'asseoir et ne pas se coucher. SGI library

[12] dhūta var. dhuta [pp. dhū_1] a. m. n. f. dhūtā secoué, agité | attisé (feu)

[13] Suppression of the Three Stages Sect, dans Chinese Buddhist Apocrypha, édité par Robert E. Buswell, Jr.

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