mardi 6 mars 2012

Le Bouddha en bon gestionnaire



Le professeur "iconoclaste" Gregory Schopen, spécialiste du bouddhisme indien, qui depuis trente ans essaie de séparer les faits et les fictions, avait donné une conférence en 2009 sur le thème de l’économie et du droit dans une religion ancienne, intitulé « Le Bouddha en homme d’affaires ». Nous savons peu du Bouddha historique et celui qui nous est accessible l’est à partir des sources qui ont pu être préservées. Mais, ces sources datant souvent de quelques siècles à partir de son nirvāṇa, il s’agit d’un Bouddha reconstitué sous un certain angle. Un de ces angles est celui du Bouddha comme un gestionnaire intelligent. Dans sa conférence, Schopen expose qu’en contraste avec l’image ascétique du bouddha et de ses disciples, la sangha du Bouddha, était perçue très tôt dans son existence comme une guilde commerciale. En effet, le sens ancien du mot sangha est guilde, et le chef d’une guilde était le pramukha, titre souvent attribué au Bouddha. Dans une guilde, l’ancienneté était un principe structurant les rapports entre maîtres et apprentis, ce qui est également le cas dans la sangha bouddhiste. La guilde bouddhiste s’engageait sans scrupules dans les affaires du monde et affichait même ses activités sur les murs ou les portes du monastère.


Les moines avaient le droit de faire des transactions commerciales pour eux-mêmes ou pour leurs familles à titre personnel. Leurs possessions étaient marquées d’un sceau individuel. À titre anecdotique, le legs d’un moine auquel on se referait officiellement sous la désignation « son bol et ses robes », pouvait comporter des biens immobiliers… Les monastères bouddhistes étaient engagés dans toutes les sciences de leur époque et ont produit des œuvres majeures sur la médecine, l’astrologie, et y compris les arts érotiques (Kāmasūtra).

L’œuvre la plus ancienne, dont nous disposons et dans laquelle on peut voir le Bouddha en train de prendre des décisions économiques et juridiques en bon gestionnaire est le Code monastique (vinaya) (en 12 volumes) de l’école Mūlasarvāstivāda, qui date du début de notre ère (selon Schopen[1]). Schopen donne deux exemples d’articles du Code en matière de prêts accordés par des laïques à des moines. Dans le cas d’un prêt à titre individuel, et à la mort du moine en question, le monastère ne peut pas être tenu responsable des dettes du moine. Dans le cas d’un emprunt fait par un moine administrateur du monastère dans l’intérêt du monastère, le monastère est tenu à rembourser l’emprunt. D’autres passages précisent les règles pour prêter de l’argent à des laïques, à condition que l’accord soit dûment enregistré avec la mention des parties, la date du prêt, la date du remboursement et le taux (le double du montant emprunté…). Dans tous les cas mentionnés dans le Code, on voit intervenir le Bouddha en décisionnaire ultime.


Un autre passage raconte comment le Bouddha envoie un moine négocier la législation en matière d’héritage avec le roi. Quand un homme mourrait en Inde, sans laisser d’enfants, ses biens revenaient au roi. Les moines, étant des religieux qui avaient quitté le monde, il leur était accordé de léguer leurs biens au monastère dans lequel ils avaient vécu. Les monastères avaient une chambre de trésor dans laquelle les possessions étaient stockées. Dans une autre intervention, le Bouddha gronde ses moines pour leur mauvaise gestion : ils avaient laissé dormir l’argent dans la chambre de trésor au lieu de le faire profiter en le prêtant aux laïques contre des intérêts élevés, ou bien ils l’avaient prêté à des personnes qui n’étaient pas dignes de crédit et étaient susceptibles de ne pas pouvoir le rembourser, autrement dits des pauvres.

Il semblerait donc que les monastères bouddhistes, à l’époque à laquelle fait référence le Vinaya Mūlasarvāstivādin, fonctionnaient, hormis toutes leurs autres fonctions, comme des véritables banques, gérées intelligemment, conformément aux Paroles du Bouddha, telles que consignées dans le Vinaya Mūlasarvāstivādin...

Pour ceux qui comprennent l’anglais, voici un lien pour écouter la conférence de Professeur Schopen.

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Les illustrations sont celles utilisées pendant la conférence de Professeur Schopen.

[1] Lamotte, contrairement à Frauwallner, affirme que le Vinaya Mūlasarvāstivādin était une compilation Kaśmīrienne tardive pour compléter le Vinaya Sarvāstivādin.

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