mercredi 25 mai 2011

Tantrisme et mandarins



Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, de nombreux chercheurs occidentaux étaient d’opinion que l’école du bouddhisme ceylanais représentait les enseignements originels et authentiques du Bouddha historique (490-410 av. J.-C.), considéré comme une sorte de super héros rationaliste. Le fait que le Bouddha historique devint un bouddha cosmique dans le mahāyāna et était encore davantage divinisé dans le bouddhisme tantrique était considéré comme une déviation. Ce point de vue existe toujours de nos jours, mais a perdu de sa force.
Louis de la Vallée Poussin écrivait[1] « On regarde d’habitude le Tantrisme idolâtrique et superstitieux comme ‘n’étant plus du Bouddhisme’ ; on oublie que le Bouddhisme n’est pas séparable des bouddhistes, et que les hindous bouddhistes étaient volontiers idolâtres, superstitieux ou métaphysiciens. » et « le Bouddhisme est une des formes de l’Hindouisme, en tout point comparable aux religions populaires ou savantes organisés sous l’égide des Brahmanes, sous le patronage du Véda. »
Michel Strickmann[2] dresse un compte-rendu de l’évolution du traitement du bouddhisme tantrique en soulignant à cet effet l’importance du Mahāvairocana-abhisabodhi-sūtra pour connaître la forme indienne[3] du bouddhisme tantrique. En Chine et au Japon, Mahāvairocana est identifié au dharmakāya (et constitue en cela le lien avec le mahāyāna). Il est le révélateur de ce tantra, un des plus anciens, et la divinité tantrique principale. Comme le souligne Michel Strickmann, les traductions chinoises des textes tantriques chinois ont pour avantage d’être datés et de s’étendre du IIIe au XIe siècle. Les textes tantriques du śivaïsme s’étendent sur le même lapse de temps et fournissent un regard parallèle sur le même phénomène, qu’il soit bouddhiste ou śivaïste. Ce que les tantras ont en commun ce n’est pas la doctrine, mais leur ritualisme qui est une des caractéristiques principales. Selon Strickmann, les rituels que l’on trouve de la Mongolie jusqu’à Bali sont tous en dernier ressort de fabrication indienne.[4] Alexis Sanderson a démontré l’influence du śivaïsme sur les tantras bouddhistes. François Bizot a fourni de nombreuses preuves pour l’existence d’un bouddhisme « theravāda tantrique » au Cambodge et en Thaïlande.[5]
Tsuda Shinichi fait une distinction entre la méthode graduelle du Mahāvairocana-sūtra et l’approche « yoguique » et instantanée du Tattvasagraha, deux textes se situant à cheval sur le mahāyāna et le bouddhisme ésotérique. On retrouvera ces deux approches au sein même des tantras, au moment de la période de la « deuxième propagation » du bouddhisme au Tibet. La tendance graduelle et ritualiste sera cependant celle qui dominera en toute logique à cause de sa popularité auprès de la caste des seigneurs.
Strickmann rappelle que le tantrisme s’enracine profondément dans les rituels védiques[6], effectué par les officiants brahmanes qui avaient pour effet de renforcer le pouvoir du roi et d’assurer la prospérité et l’harmonie du peuple. Ce sont les rituels et institutions tantriques qui ont servi de véhicule principal à la diffusion de la culture indienne à travers l’Asie en s’adaptant au niveau local. Ronald Davidson, dans Indian Esoteric Buddhism, traite du bouddhisme ésotérique d’une perspective sociale, économique, politico-militaire et religieux. Dans le moyen-âge indien de nouveaux modèles, féodaux, de royauté émergente et la partie rituelle confiée à des officiants brahmanes, śivaïstes ou bouddhistes selon les cas. Davidson a pointé les ressemblances entre la consécration du roi et la consécration du disciple tantrique[7]. La carrière du bodhisattva se termine traditionnellement dans le monde de Tusita, où le futur bouddha sera consacré. Dans le bouddhisme ésotérique, qui se dit fulgurant (vajrayāna), ce processus est accéléré et l’état de bouddha est accessible à travers une consécration calquée sur celle du roi.
Les tantras s’intéressaient au monde et le monde le leur rendait bien. Les maîtres tantriques étudiaient toutes les sciences traditionnelles que l’on retrouvait intégrées dans les tantras et ils étaient appréciés pour leur savoir. Strickmann explique que contrairement à l’idée reçue selon laquelle le tantrisme serait surtout associé aux parias et aux basses classes, c’était au contraire aux plus hautes classes qu’il était enseigné, où la mystique du roi « détenteur de la roue solaire » (cakravartin), qui avait des origines védiques, était bien reçu. Il n’est pas rare dans les légendes de grands êtres comme le bouddha historique qu’à leur naissance il leur est prédit un grand avenir, soit comme cakravartin, soit comme maître religieux. D’ailleurs les bouddhas portent des roues sous les plantes de leurs pieds, une marque qu’ils partagent avec les cakravartins. Ce double potentiel, religieux et séculier, se retrouvera dans de nombreuses hagiographies.
Le mot mandarin désigne un haut-fonctionnaire chinois, un conseiller du roi, un ministre. Ce mot vient du sanscrit « mantrin » lui-même dérivé du mot « mantra ». Un mandarin était donc à l’origine « un conseiller du roi et possesseur de puissants mantra ».[8] Dans le chapitre « Exorcisme et spectacle »[9], Strickmann donne des exemples intéressants des activités de maîtres tantriques (comme p.e. Vajrabodhi (662-732) à la cour impériale.
Au Tibet, au treizième siècle, après les invasions mongoles, les pouvoirs religieux et séculier se trouvaient souvent réunis dans les mains des supérieurs des centres monastiques ou religieux, qui étaient eux-mêmes les vassaux de l’empereur et des princes mongols. En échange de leur loyauté, de leurs services de conseiller, de maître de consécrations, divination, exorcisme etc. et d’administrateur de districts, ils reçurent la charge de terres, de familles ainsi que des titres.
Illustration : l'empereur Tang Taizong (599-649) donne une audience à un ambassadeur tibétain
Mise à jour : Article en français sur les différents modes de succession au trône dans l'école 'brug pa.


[1] Bouddhisme : études et matériaux, 1898.
[2] Mantras et mandarins, le bouddhisme tantrique en Chine (MM), Gallimard, p.19
[3] MM P. 21
[4] MM p. 24
[5] MM. P. 29
[6] MM p. 39
[7] Indian Esoteric Buddhism, p.122
[8] MM, p. 10
[9] Mantras et mandarins, le bouddhisme tantrique en Chine

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