jeudi 14 février 2013

L'oeil plus gros que le ventre



Dans la conception de l’existence comme un cycle sans fin (saṁsāra), la libération était la sortie définitive de celui-ci. L’ascèse consistait à épuiser les conditions qui pérennisent l’existence. L’épuisement de ces conditions était l’au-delà des peines (nirvāṇa). Celui-ci atteint, il n’aura plus de naissance. L’idéal du bodhisattva vient changer la nécessité de sortie. Le bodhisattva travaille toujours à épuiser les conditions de l’existence cyclique, mais il ne fait pas de sortie et s’engage à alléger les souffrances d’autrui et à éliminer les causes de la souffrance. Il est ainsi celui où se réunissent le saṁsāra et le nirvāṇa, l’activité et la paix.

Cette conception se combine assez aisément avec le taoïsme, où le yin céleste est ombre, froid, repos, mort, féminité, solstice d’hiver et contraction et le yang terrestre lumière, feu, vie, masculinité, solstice d’été et expansion. Deux forces opposées, deux souffles, deux côtés de la même médaille. Les deux aspects de l’Éveillé, deux intuitions ou deux corps : le corps spirituel (invisible) et le corps formel (visible).

Selon le RGV, les corps formels se déploient naturellement, sans aucun effort de la part de l’Éveillé.[2] l’Éveillé, ne l’oublions pas, c’est pour ainsi dire chacun au plus profond de soi. Sans bouger, l’Éveillé se manifeste sous toutes les formes. Il diffuse la lumière de l’intuition comme le soleil sa lumière.[3] Sa Pensée est comme le précieux joyau (cintāmaṇi). Et ce qui fait que l’on voit l’Éveillé en notre pensée c’est l’absence de souillure, semblable au béryl.[4] C’est en fonction de de l’absence de souillures du béryl de notre pensée, que les formes de l’Éveillé (buddhapratibimba) y sont présentes ou absente, mais le Seigneur (muni) n’apparaît ni disparaît dans son corps spirituel (dharmakāya), qui est comme Indra (Sakra).[5] Et cela sans effort tant que le monde existe[6].

Ce passage est suivi d’un avertissement (disclaimer) : les métaphores ne sont que des métaphores et leur portée est limitée. Chacune des métaphores[7], corrige et répare la dissimilarité de la métaphore précédente. P.e. l’Éveillé est comme le soleil, mais pas tout à fait, car le soleil ne peut pas dissiper toute l’obscurité. Ce serait plutôt le joyau qui exauce/ le béryl qui détruit l’obscurité, car il a une lumière incréée.[8] Mais ce joyau n’est pas si difficile à trouver que l’Éveillé[9]. Les métaphores sont donc insuffisantes et ne sont certainement pas à prendre littéralement. C’est ce qui arrive cependant sans cesse.

L’exemple de la luminosité de l’esprit et son exploitation visionnaire a fait une carrière spectaculaire qui dure toujours. Ainsi, la lumière incréée et invisible (mais qui vainc l’obscurité) de l’intuition non-représentationnelle (la basse continue du bouddhisme), devient lumière visible et se fractionne en cinq lumières, cinq intuitions, qui seront la matière première d’un bodhisattva ingénieur, lui permettant de construire un monde pur, une création pure, faite de gnose, à coups de yoga (qui signifie « effort »), de mantras et de rituels, et où tout est fait pour durer. Ce n’est pas la voie naturelle de (re)connaissance, mais une voie d’artifices (upāya) qui transmute. Cette transmutation est possible grâce à la nature lumineuse de la pensée.

L’approche du RGV, de l’accès à la non-représentation, des Suiveurs de la conscience et de la Mahāmudrā d'Advayavajra est plutôt passive, c’est-à-dire sans effort, sans action appuyée. L’activité « transformatrice » découlant spontanément du Cœur de l’Éveillé. Le RGV explique que l’intellect peut être plus ou moins « pur » (T. dag), c’est-à-dire « sans souillure », ou sans « poussière dans les yeux »[10]. Ceux qui ont l’intellect le moins pur sont les êtres du monde (laukika), suivis des auditeurs (śrāvaka), les ascètes solitaires (kāntacāri), les sages (dhīmat) puis les Éveillés. La quantité de poussière semble proportionnelle à la grossièreté de l’élément auquel ils sont comparés. Le RGV dit que les quatre premiers sont respectivement comparés à la terre, à l’eau, au feu et au vent, car ils soutiennent le monde.[11] Mais l’Éveillé est comparé à l’espace, car il dépasse à la fois ce qui est mondain et supramondain (laukyalokottara). Autrement dit, le saṁsāra ET le nirvāṇa. Dans une autre comparaison élémentaire du RGV, ce n’est pas l’Éveillé, mais la nature de la pensée (cittaprakṛti) qui est comparée à l’espace. La nature (prakṛti) [de la pensée] est semblable à l'espace. Au fur et à mesure que les éléments « du monde » s’ajoutent, l’intellect se voile, et le monde se fige. Pour rappel :
« L'élément air est semblable à l'engagement mental incorrect (ayoniṣomanaskāra).
L'élément eau est semblable à l'agir (karma) et aux passions (kleśa).
L'élément terre est semblable aux constituants psychophysiques (skandha), aux domaines perceptuels (āyatana), et aux éléments constitutifs (dhātu). »
On voit le lien entre l’émergence progressive des « éléments » et l’enracinement dans le monde. L’émergence de fonctions psychiques comparées aux éléments, qui sont utilisés de façon métaphorique dans le RGV, fait pendant à un mode d’émergence plus concrète des éléments dans le taoïsme religieux. Sans les précautions et les avertissements du RGV.
« Le yin et le yang se transformèrent et formèrent les Cinq Agents qui sont le Bois, le Feu, le Métal, l’Eau et la Terre. On les appelle aussi les Cinq Souffles. » La théorie des Cinq Agents rend compte de la croissance et de la décroissance des êtres et des choses. Chaque Agent est susceptible d’être « conquis » ou détruit par celui qui est plus fort que lui : le Bois par le Métal, celui-ci par le Feu ; ce dernier par l’Eau et celle-ci par la Terre, que le Bois peut vaincre (cet ordre de destruction se trouve à partir de l’ordre d’engendrement en sautant une « génération ».[12] 
Chez les taoïstes, il y a une divergence entre Zhuang-zi et Ge Hong. Le mode d’émergence devient plus concrète au fur et à mesure que se développent les diverses méthodes de recherche d’immortalité qui cherchent à l’utiliser et à le contrôler. On voit la même tendance au Tibet. On trouve alors à l’origine un état primordial, qui dépasse la polarité. De l’énergie (T. gdangs S. ghoṣa) de la vacuité jaillit la luminosité (T. gsal ba), qui engendre les cinq lumières. Si la nature des cinq lumières est reconnue, elles seront les cinq éléments purs (nirvāṇa). Sinon, les éléments ne seront pas reconnues comme étant la manifestation des lumières pures de l’état fondamental, et c’est l’existence cyclique qui s’ensuit.[13] Dans la conception yogico-alchimiste qui s’est développée à partir du 12ème siècle environ, la lumière sous la forme de cinq lumières, a pris de la substance. Elle n’est plus simplement un reflet (pratibimba), mais quasiment une substance que l’on peut saisir "yoguiquement et gnosiquement", capturer, et qui peut nous reconduire à la source[14]. Les cinq lumières donnent forme à l’univers, au corps, aux canaux, aux souffles, aux organes, aux passions et les animent. Il ne s’agit alors plus tellement de rester dans le Cœur en laissant se déployer l’activité spontanément, comme autant de reflets (pratibimba) naturels, mais d’intervenir au niveau des cinq lumières. De les couler comme une matière première. De réparer les déséquilibres éventuels en rétablissant l’équilibre à l’aide des cinq lumières et leurs dérivés. Comme si elles n’étaient pas les reflets naturels de la source. Cela revient à oublier la vérité de la source, la Base, et son rôle primordial. Ou du moins, à s'éloigner du message du RGV. Les cinq lumières ont beau être pures, elles sont toujours un "produit". Leur manipulation, même pour de bonnes raisons, n'est pas leur déploiement spontané.  

Le taoïsme philosophique, ne disait-il d'ailleurs pas ?
XII- Les cinq couleurs aveuglent la vue de l’homme,
les cinq tons assourdissent l’ouïe de l’homme,
les cinq saveurs gâtent le goût de l’homme,
les courses et les chasses égarent
le cœur de l’homme
la recherche des trésors excite
l’homme à commettre le mal.
C’est pourquoi le Sage s’occupe du ventre
et non de l’oeil.
C’est pourquoi il rejette ceci
et choisit cela.[15]
Le vieux débat de l'art contre la nature. Ce n'est évidemment pas l'un ou l'autre, surtout pour l'être humain qui se situe entre les deux. Mais la liberté, la pureté et l'équanimité ont besoin de se tourner vers la part spontanée. Les cinq lumières seront naturellement présentes en tous les cas de figure. La lumière guidera les actions. Pas besoin des Révélations pour dicter des modèles à suivre.

***

[2] "Why, then, in this exposition of examples, is the Buddha, who is always of neither origination nor extinction, explained to be seen with appearance and disappearance and as having actions, to work among all living beings, without effort and without interruption? [To answer this question, there are three verses]" Bibliotheca polyglotta

[3] 87. tshangs bzhin zag med gnas las ma bskyod par || sprul ba rnam pa du ma rab tu ston || nyi bshin ye shes snang ba rab sbro gang || rnam dag rin chen yid bshin nor ’dra’i thugs ||

[4] 89. dag pa bai ḍūrya ’dra yi || sems las sangs rgyas mthong ba’rgyu || de dag pa ni mi zlogs pa’i || dad pa’i dbangṅ po brtas pa nyid ||

[5] 90. dge ba skye dang ’jig pas na || sangs rgyas gzugs ni skye dang ’jig || brgya byin bshin du thub pa ni || chos kyi sku la skye ’jig med ||

[6] 91.de bzhin du ni ’bad med par || skye med ’gag med chos sku las || srid pa ji srid gnas bar du || ston pa la sogs mdzad pa ’jug ||

[7] Indra, le tambour divin, les nuages, Brahmā, le soleil, le joyau qui exauce, l’écho, le ciel et la terre (T. brgya byin rnga dang sprin bzhin dang*//tshangs nyi rin chen yid bzhin nor rgyal bzhin || sgra snyan nam mkha’ sa bzhin)

[8] Le rayonnement ultraviolet, étant invisible à l’œil nu, il peut sembler que l’éclat de béryl est causé par une lumière "incréée".

[9] nyi ma’i gzugs bshin gtan du ni || mun pa ’joms min de ’dra’ang min || yid bzhin nor ’dra ’byung ba ni || rnyed par mi dka’ de ’dra’ang min ||

[10] Ayacana Sutta, SN 6.1 http://www.accesstoinsight.org/tipitaka/sn/sn06/sn06.001.than.html

[11] ’jig rten kun gyi nyer ’tsho’i phyir || sa chu me rlung rnams dang mtshungs

[12] Comprendre le tao, Isabelle Robinet, p. 164-166 citant YJQQ 55.1b (Yun ji qi qian, Commentaire sur les écritures de l’empereur jaune)

[13] Tenzin Wangyal, Les prodiges de l’esprit naturel, p. 188

[14] La lumière qui descend, la lumière qui remonte et leur rejonction. Corbin, Homme de lumière, p. 83, 97. Ou la Lumière Mère et la lumière Fils. Mais ce sont des points de vue essentialisés de la lumière.

[15] Philosophes taoïstes, La Pléiade, p. 14

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