lundi 19 novembre 2012

Un taoïsme à deux branches



On distingue habituellement un taoïsme philosophique (Tao-kia) d’un taoïsme religieux (Tao-kio), mais on peut se demander qui est ce « on » et si cette distinction se justifie. Le bouddhisme a subi un traitement identique de la part de l’occident, où le Bouddha était considéré comme un genre de héros rationnel, prédécesseur des Lumières, dans un monde de magie et de superstitions. Dans les deux cas, bouddhisme et taoïsme, nous croyons pouvoir distinguer entre une théorie plutôt philosophique et les moyens « religieux » dont elle s’est dotée. Il semblerait néanmoins que le taoïsme ancien (Lao Tseu, Tchouang-tseu) ait pris naissance dans un milieu plutôt quiétiste et mystique en opposition à un confucianisme attaché aux rituels.
« Tao, au sens propre, signifie chemin, voie. Les sens dérivés sont nombreux : marche à suivre, méthode; puis : pouvoir efficace (en particulier la puissance magico-religieuse des rois et des sorciers). Dans la cosmologie, le Tao du Ciel est l'ordre naturel tel qu'il se manifeste par la circulation du soleil et plus généralement par le mouvement de la voûte céleste conçue comme tournant autour d'un axe central. À cette circulation céleste sont liés les rythmes diurne et nocturne ainsi que l'alternance des saisons. D'où les deux aspects antithétiques et complémentaires du Tao : un aspect sombre et un aspect lumineux, un aspect froid, passif, un aspect chaud, actif; ce sont ses deux modalités, le Y in et le Yang. Dans les différentes écoles philosophiques le Tao a souvent le sens de doctrine : chaque école a son tao. »[1] 
Pour Lao-tseu, le Tao est la Mère ou la « Femelle mystérieuse », la source de toute vie, le principe féminin, la pure vacuité. Le salut, l’état d’Immortel consiste en le retour à la Mère.[2] L’origine du taoïsme religieux se situe à l’époque des « maîtres à recettes » (fang-che), possédant les recettes pour entrer en communication avec les génies ailés et les Immortels[3], détenteurs d’élixirs et de recettes de longue vie, et par là accéder à l’immortalité. Ces « maîtres à recettes », les taoïstes religieux, furent politiquement actifs « en propageant les théories de Tseou Yen sur les Cinq Vertus et les changements dynastiques, et en colportant des prophéties et des écrits pseudo-confucianistes (Wei-chou ou Tch’an-wei). »[4] Au 1er siècle, à l’époque de l’apparition du bouddhisme, les « maîtres à recettes » présentèrent le « Tao de la Grande Paix » (T’ai-p’ing king/Taiping jing)[5] à la cour des empereurs Chouen (126-144) et Houan. Ce texte inspira des révoltes en 184 autour de la secte des « Turbans Jaunes », tandis que simultanément, une autre secte, appelée les « Cinq boisseaux de riz » commença à édifier un véritable état théocratique. Les deux mouvements de prêtres-magiciens guérisseurs constituaient un taoïsme devenu collectif, conduit par des Maîtres célestes (T’ien-che), qui obtenait les faveurs des classes aisées et intellectuelles.  Pour la petite histoire, un des Maîtres célestes, K’eou K’ien-tche, fut reconnu en tant que tel par l’empereur T’ai-wou (425) et obtint une interdiction du bouddhisme en 446[6], ce qui inaugurait une hostilité ouverte entre les deux mouvements. En 845, à l’initiative des confucianistes et avec le soutien des taoïstes, le bouddhisme, devenu un état dans l’état, fut définitivement interdit. Un édit de Wou-tsoung supprima environ quarante mille temples bouddhistes et renvoya à la vie séculière deux cent soixante mille bonze et nonnes.[7]

Les diverses méthodes de longue vie des taoïstes peuvent se ramener à trois, 1. Le « cinabre intérieur » (nei-tan), 2. Le « cinabre extérieur » (Wai-tan) et 3. « la pratique de la Chambre à coucher » (Fang-tchong). Le cinabre est de la sulfure de mercure de couleur rouge. Le corps humain subtil comporte trois sections, appelées « champs de cinabre » (tan-t’ien), avec le champ de cinabre supérieur dans la tête, le médian dans la poitrine et l’inférieur dans le bas ventre.
« Plus exactement, « champ de cinabre » était le nom d'une des neuf cases qui composent chacune des trois sections du corps. Les textes décrivent généralement la section supérieure où, dans l'intérieur du crâne, on imaginait neuf palais, résidences de génies qui portent les noms de certaines divinités du panthéon : par exemple, un de ces palais est le Ming-t'ang (du nom d'un temple important de la religion antique) où résident le Houang-lao (divinité dont le nom est formé des noms de [l’empéreur jaune] Houang-ti et de Lao-tseu) et ses assistants; un autre est le Palais du Ni-wan où habite l'Un supérieur (dans chaque champ de cinabre est une hypostase de l'Un, ancienne divinité qui finit par devenir multiple malgré son nom). Le champ de cinabre médian était aussi appelé Kiang-kong (Palais Écarlate) et ses cases étaient disposées verticalement dans la poitrine. Le champ inférieur se confond avec la « Porte du Destin » (Ming-men) et avec la « Cour Jaune » qui est la rate. Là se trouvait aussi l'« Océan du Souffle » (K'i-hai) qui joue un rôle important dans les théories sur la respiration. »[8] 
La « pratique de la Chambre à coucher » (fang-tchong) est le nom donnée à la pratique sexuelle, qui avait pour objectif de « faire revenir l’essence pour réparer le cerveau ».
« Il s'agissait d'éviter que l' "essence" ne s'échappe à l'occasion des rapports sexuels et de la faire circuler mêlée au souffle pour la conduire du champ de cinabre inférieur au champ de cinabre supérieur, c'est-à-dire dans le cerveau qu'elle devait "réparer" »
Pour les parallèles entre les différentes formes d'alchimie des taoïstes et des siddhas tantriques et l'obsession du cinabre et des chambres de cinabre (cakra), voir The Alchemical Body de David Gordon White. 

Il semblerait que les pratiques du taoïsme religieux soient plutôt attribuées au mythique empereur jaune, Houang-ti, « qui s'éleva vers le ciel en une magnifique apothéose » et qui était proposé par les Maîtres de recettes comme modèle à l’empereur historique Ou-ti (Wou Ti) des Han, qui règna de 140 à 86 av. J.C.[9]. La doctrine syncrétiste attribuée à Houang-ti (« religieux ») et à Lao-tseu (« philosophique ») fut appelée Houang-Lao, d’après leurs deux inspirateurs. 

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Illustration : l'empéreur jaune, Houang-ti.

Documentaire Arte La voie du Tao (2009)

[1] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1219

[2] Max Kaltenmark, p. 1220

[3] Sien, sien-jen, tchen-jen, ou tchen-sien. « Personnages tout à fait mythiques, de vraies divinités ou des hommes ordinaires ». « On distinguait, par exemple, : ceux qui s’envolent vers le ciel en plein jour en une apothéose lumineuse ; ceux qui continuaient à vivre ici-bas, le plus souvent dans les montagnes, durant des siècles, sans vieillir et riches de recettes et de pouvoirs magiques ; » (p. 1235). Kalderman remarque ailleurs (p. 1261) que les Immortels taoïstes sont désignés par un mot qui signifie étymologiquement « hommes des montagnes ». La description du deuxième type d’Immortel, Homme des montagnes (S. ri khrod pa), irait très bien pour Śavaripa. Comparer le premier type avec les « vidyādhara » (T. rig ‘dzin) et l’obtention du corps d’arc-en-ciel.

[4] Max Kaltenmark, p. 1222

[5] « Livre de la Grande paix garant de la souveraineté [dynastique selon] le calendrier des officiels célestes, en 12 chapitres », inspiré par un émissaire divin mais taxé de « fabrication » par les autorités. Source : éditions critiques publiées à Pékin par la Zhonghua shuju, Hanshu, LXXV, 3192. Site : http://asr.revues.org/index780.html

[6] Max Kaltenmark, p. 1227

[7] Max Kaltenmark, p. 1228 et 1284

[8] Max Kaltenmark, p. 1237

[9] « Ou-ti se montre très superstitieux; il accorde une grande faveur à des charlatans qui lui promettent l'immortalité. » écrit le site Imago Mundi, en expédiant les taoïstes religieux…

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