jeudi 10 janvier 2013

De l'alpinisme spirituel



Le nom complet du bouddha que l’on connaît dans le bouddhisme tibétain comme Sangyé Menla (T. sangs rgyas sman bla) est Bhaiṣajyaguru Vaidūryaprabha (ou Bhaiṣajyaguruvaiḍūryaprabhārāja) en sanscrit. Bhaiṣajyaguru (T. sman bla), signifie « maître à remèdes »[1], et Vaidūryaprabha signifie « Éclat de béryl » (S. prabha T. mdangs). Tout comme Tejaprabha avant lui, Vaidūryaprabha sera côtoyé de Sūryaprabha et Candraprahbha.


Le vaidūrya ou vidūraja est le nom sanscrit, utilisé tel quel dans les textes tibétains, qui signifie béryl bleu. Ce mot vient de la racine vidūra, qui signifie « distant, très éloigné » ou « qu'on ne peut atteindre par ». Le béryl est un cristal allochromatique, c’est-à-dire dont la couleur est due essentiellement à l'infiltration de produits étrangers. Ainsi il apparaît comme « l'héliodore (jaune doré), l'aigue-marine (bleue), la morganite (rose), l'émeraude (verte) et le béryl (rouge), dont la couleur est due au manganèse. » Il est translucide, transparent pour les variétés précieuses, et a un éclat vitreux. Soumis à un rayonnement ultraviolet, il est fluorescent et luminescent. La couleur du béryl peut varier en fonction de la présence d’éléments chimiques. Il peut être vert à cause de la présence de chrome, et s’appelle alors émeraude. Le rayonnement ultraviolet, étant invisible à l’œil nu, il peut sembler que l’éclat de béryl est causé par une lumière "incréée".

L’être qui allait devenir Bhaiṣajyaguru avait pris douze grands vœux pour alléger les souffrances des êtres. Les deux premiers étant d’illuminer des mondes innombrables de son éclat afin de rendre tous les êtres identiques à lui et :
« Je formule le vœu que, lorsque j’aurait atteint le parfait évéil dans une existence future, que mon corps, l’intérieur comme l’extérieur, émettra partout la pureté lumineuse et infaillible de l’éclat de béryl. Ce corps aux meilleurs vertus restera paisiblement au milieu d’une toile de lumière plus éclatante que celle du soleil et de la lune. Cette lumière éveillera les esprits de tous les êtres dans les ténèbres et leur permettra de s’engager dans des projets qu’ils appellent de leurs voeux. »[2] 
L’éclat de béryl est donc une lumière invisible et intérieure[3], mais dont l’éclat est plus grand que celui du soleil et de la lune, et qui sert de guide aux êtres dans les ténèbres. Vimalamitra donne un exemple pour les qualités de l’accès simultanée à la non représentation dans son texte L'Accès simultanée - instructions de la culture de la non-représentation (T. cig car 'jug pa rnam par mi rtog pa'i bsgom don) :
« Par exemple, en montant au sommet d'une montagne élevée, on peut tout voir clairement. De la même manière,dans ces deux types d'absorptions, toutes les absorptions se manifesteront. Être dans ces deux [absorptions] c'est comme demeurer dans une maison en béryl (lapis lazuli) : on y perçoit clairement l'extérieur comme l'intérieur. De la même façon on verra clairement les limites de toutes les choses. L'éveil n'est autre que cela. »[4] 
Justement, Bhaiṣajyaguru demeure dans un palais de béryl. Si on prenait la peine de décrire tout ce que l’on peut percevoir, tous les possibles, dans cette construction vaste comme l’univers sans extérieur ni intérieur, grâce à sa qualité de béryl, on s’approcherait sans doute de la description du pavillon de l’Essentiel des Ornements de Vairocana.
« [Sudhana] vit que chaque case du pur pavé de lapis-lazuli [béryl] en échiquier s’ornait d’une figure inconcevable, différente de toutes les autres : ce pouvait être un monde, un bodhisattva, un ainsi-venu ou encore le reflet de l’un des ornements de tous les pavillons. »[5] 
Dans les traditions de l’Islam, la montagne Qâf est la montagne cosmique aux cités d’émeraude au sommet duquel se trouve le Rocher d’émeraude. Mohammed ibn Jarir Al-Tabari (838–923) la décrit dans la Chronique de Tabari (Histoire des Prophètes et des rois, I 26-7).
« Le prophète dit : Allah a créé la montagne de Qaf tout autour de la terre. On la nomme le pieu de la terre, comme il est dit dans le Coran : “Les montagnes sont des pieux.”
Ce monde est au milieu de la montagne de Qaf, et il y est comme le doigt est au milieu de l'anneau. Cette montagne est couleur d'émeraude bleue. Aucun homme ne peut y arriver, parce qu'il faudrait pour cela passer quatre mois dans les ténèbres. Il n'y a dans cette montagne ni soleil, ni lune, ni étoiles, et elle est tellement bleue, que la couleur azurée que tu vois au ciel vient de l'éclat d la montagne de Qaf qui se réfléchit sur le ciel, et il parait de cette couleur. Si ce n'était pas ainsi, le ciel ne serait pas bleu. Toutes les montagnes que tu vois dans premier monde tiennent à la montagne du Qaf. Sache que, si la montagne de Qaf n'existait point, toute la terre tremblerait sans cesse, et les créatures ne pourraient point vivre
. »
La montagne Qâf qui entoure le monde est comme la limite de celui-ci. Elle marque le début de l’univers spirituel que Henry Corbin appelle mundus imaginalis (‘âlam al-mithâl), qui n’est pas « un monde de concepts, de paradigmes et d’universaux[6] (S. jāti T. skyes pa).»
« Le mundus imaginalis de la théosophie mystique visionnaire est un monde qui n’est plus le monde empirique de la perception sensible, tout en n’étant pas encore le monde de l’intuition intellective des purs intelligibles. Monde entre-deux, monde médian et médiateur[7], sans lequel tous les événements de l’histoire sacrale et prophétique deviennent de l’irréel, parce que c’est en ce monde-là que ces événements ont lieu, ont leur ‘lieu’. »[8] 
Dans la culture indienne, le mont cosmique au centre (madhya) est le mont Meru allochromatique, dont chaque face est d’une couleur différente. Sa position centrale n’est pas forcément géographique. Vārāhamihira (505–587) affirme dans le Pañcasiddhāntikā que le mont Meru se situe au Pôle nord (nord cosmique ?). Quelque soit la thèse quant à son emplacement géographique, le mont cosmique ne s’y trouve pas physiquement. Sa centralité, son « axialité » est d’une autre nature. Son centre se situe dans l’axe du pôle céleste, le « nord cosmique » de l’étoile polaire, le Beidou taoïste, qui gouverne les astres et les hommes et qui les guide de sa lumière noire. Comme il échappe à toute localisation, il est véritablement « vidūra » : « distant, très éloigné, qu'on ne peut atteindre ». La lumière[9] invisible, « incréée », qui sert de guide est l’éclat du vaidūrya (Vaidūryaprabha ), du béryl, de l’émeraude. Et l’éclat du vaidūrya servant de guide est la non-représentation dont Vimalamitra explique l’accès, qui n’est sans doute autre que l’ascension du Rocher d’émeraude. Tel "à l'extérieur", tel "à l'intérieur".

***

[1] ou « maître à recettes » (fang-che) ?

[2] "I vow that in a future life, when I have attained Supreme Enlightenment, my body, inside and out, will radiate far and wide the clarity and flawless purity of lapis lazuli. This body will be adorned with superlative virtues and dwell peacefully in the midst of a web of light more magnificent than the sun or moon. The light will awaken the minds of all beings dwelling in darkness, enabling them to engage in their pursuits according to their wishes. Sutra of the Medecine Buddha

[3] Tout comme la matière précieuse vaidūrya (S. béryl, lapis lazuli)
Est toujours resplendissante
Mais tant qu'elle est contenue dans la gangue (T. rdo)
Sa lumière ne brille point. 
T. ji ltar rin chen bai [ DUr+ya ]//dus rnams kun tu 'od gsal yang*//rdo yi nang na gnas gyur na//de yi 'od ni gsal ma yin//) Hymne au Dharmadhātu (dharmadhātustavam)

[4] dper na ri mthon po'i khar phyin te bltas na thams cad gsal bar mthong ba bzhin du/ ting nge 'dzin 'di gnyis kyi nang du ting nge 'dzin thams cad snang ngo/ /'di gnyis la gnas pa ni rin po che bee d'urya'i khang pa'i nang na 'dug pa'i mi dang 'dra ste/ phyi nang kun gsal bar mthong ngo/ /de bzhin du dngos po thams cad kyi mtha' mthong bar 'gyur te/ de nyid sangs rgyas yin par/

[5] Traduction de Patrick Carré

[6] Henry Corbin, L’homme de lumière dans le soufisme iranien, p. 16

[7] « Entre la Nuit lumineuse de la surconscience et la Nuit ténébreuse de l’inconscience ». Corbin, L’homme de lumière, p. 17

[8] Urqalya ou Hûrqalyâ  


[9] S. svābhāsa T. rang gsal

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