dimanche 17 février 2013

Les dieux de terroir ont-ils toujours un rôle à jouer ?



Avant l’émergence des grands dieux des Purāṇa, comme Brahmā, Viṣṇu et Śiva, le culte des yakṣa et des yakṣī ou yakṣiṇī était répandu en Inde, mais de type local. Ce sont des génies ambivalents en relation avec les phénomènes naturels. Les yakṣa mâles sont parfois représentés sous la forme de nains corpulents (de type Gaṇeśa, le gāṇapati (T. tshogs bdag) qui pourrait bien être un yakṣa subjugué), tandis que les yakṣiṇī sont représentées comme de belles jeunes femmes aux formes voluptueuses, ou comme des vampires enchanteresses. Kubera est considéré comme le chef des yakṣa.

A partir de la période Gupta (IVème siècle), commença une réorganisation religieuse profonde avec l’édification de liṅgaṃ, qui se substituèrent aux statues des yakṣa qui furent ainsi subjugués par Śiva et devinrent ses serviteurs. Avec quelques exceptions. Il semblerait qu’au village Bhabhua à 60 km de Bénarès, les villageois font toujours le culte de Harsū Baram sur son autel (chaurâ ou sthâna), où sont accomplis des rites pré-aryens.[1] Les yakṣiṇī sont des déesses locales. « Przyluski a démontré la transition entre les diverses formes de la Grande Déesse pré-aryenne en Inde, régnant sur une société agricole, et les grandes divinités indépendantes de l’Hindouïsme classique. Encore de nos jours, chaque village a son arbre sacré – un ficus religiosa – siège de l’antique yakṣa, qui porte son nom sanscritisé. »[2] On trouve aussi les yakṣa sous forme de nains comme les « véhicules » (vāhana) des dieux.

Les rapports entre Śiva et le chef des yakṣas étaient souvent tumultueux, et il arriva que le yakṣa, ou son culte, reprit le dessus, ou que les yakṣa, les « cachés » ou « gardiens des mystères » (guhyaka) et leurs chefs furent subjugués par, et mis au service, d’autres sectes religieux (p.e. bouddhistes). Ces religions pouvaient à leur tour être débordées par le succès de ces cultes. Disons que c’étaient peut-être les vagues néopaganistes de l’époque... Ou tout simplement la résistance des cultes anciens.

Vajrapāṇi est le nom bouddhiste tantrique du chef des yakṣa, qui connaîtra une promotion fulgurante, quand ce « maître des mystères » (S. guhyapati T. gsang bdag l'équivalent de Gaṇeśa)  deviendra le recenseur de tous les tantras bouddhistes. Rappelons aussi que Buddhaśrījñāna dans sa recherche de la Mahāmudrā « tantrique », reçoit un rituel de Kubera de sa mudrā. C'est dans le rituel de Nīlāmbaradhara Vajrapāṇi (T. gnod sbyin gyi sde dpon chen po lag na rdo rje gos sngon po can gyi sbyor ka chen po'i cho ga), que l'on trouve la formule prototype de Dzogchen "rdzogs pa'i rdzogs pa".

La source première de tous les rituels qui sont les clés de la réussite (siddhi) dans le monde semblent donc être les yakṣa. Mais pour être initié dans les mystères des yakṣa et avoir accès à leur Science, il y a des règles et une hiérarchie à respecter. Cette Science (vidyā) ne se transmet pas par un simple enseignement ou introduction (T. ngo sprod) mais dans un cadre bien défini, expliqué dans des tantras. Ce cadre demande que le tantra soit transmis au cours d’une initiation par un détenteur de ce tantra qui l’a reçu à son tour. Le tantra est toujours centré sur le culte d’une divinité, qui accorde les siddhi spécifiques à sa Science et à son tantra, en échange d’offrandes. Les récitations, les mantras, les gestes etc. jouent un rôle important dans ce rituel. Les offrandes sont symboliques et représentent les sacrifices réels faits autrefois aux yakṣa et aux yakṣī d’antan.

Il s’agit donc d’une Science et de rituels de cultes locaux qui pré-datent et Śiva et le Bouddha etc., et qui ont été réintégrés dans le shivaïsme et le bouddhisme etc. On trouve le même phénomène en occident, par exemple en France, où les cultes locaux, p.e. de Lug/Lugus (dieu solaire et maître des Arts, l'équivalent de Mecrure), ont été intégrés par le christianisme. Les celtes pratiquaient le sacrifice (y compris humain).


« …ils construisaient aussi une représentation gigantesque de bois et de paille (mannequin, homme d'osier, voir The Wicker Man) qu’ils brûlaient après l’avoir remplie de bétail et de toutes sortes de bêtes ainsi que d’être humains. »
Strabon, Géographie, IV, 4, 5

Ce n'est pas sans rappeler des rituels de même type dans les cultes prébouddhistes au Tibet, rituellement et symboliquement préservé dans les "skang ba" (sacrifices "contrepartie contractuelle") offerts aux divinités protectrices encore aujourd'hui. Les dieux ont toujours soif.


Dans le christianisme, c'est le sacrifice du Christ qui met un terme à tout sacrifice. Chaque religion majeure y a mis un terme à sa façon. Mais il est difficile d'abandonner un culte ancien du jour au lendemain. Un culte ou des aspects d'un culte peuvent être intégrés dans une religion majeure ou dominante, pour apaiser les angoisses causées par l'abandon du culte ancien. Ces aspects sont alors intégrés sous forme d'éléments rituels qui reçoivent une nouvelle interprétation symbolique. C'est très utile (pour la paix sociale) au moment de leur intégration. Mais avec les générations et le temps qui passent, ils perdent leur utilité première et leur sens ancien et deviennent de simples éléments traditionnels que l'on transmet.  

On peut se demander si des éléments traditionnels qui ont leur origine dans un culte local, sont intégrés dans une religion dominante, perdent leur sens avec le temps (ce qui est normal), peuvent être réellement transmis dans une culture, dont les cultes locaux ont depuis longtemps disparus ou ont été intégrés dans une religion dominante ? Et même s'ils pouvaient être réellement transmis, est-ce encore utile ? De quelle façon ?

MàJ 21012013
Le Lotus enseigne que Avalokiteśvara peut se manifester sous diverses formes :
«Aux êtres faits pour être convertis par un Yakṣa, c’est sous la figure d’un Yakṣa qu’il enseigne la Loi, et c’est ainsi qu’il prend les figures d’Īśvara [le Seigneur Śiva], de Maheśvara [le Grand Dieu, également Śiva], d’un monarque universel (cakravartin), d’un démon Piśāca, de Vaiśravaṇa/Kubera [dieu gardien du nord], d’un Brahmane, de Vajrapāṇi [un démon transformé plus tard en patron du bouddhisme tantrique] pour enseigner la Loi aux créatures destinées à être converties par ces divers personnages. » 
[Michael Strickman, Mantras et mandarins, p. 139, traduction de E. Burnouf, Le Lotus de la Bonne Loi, p. 264]

Evolutions similaires chez les Romains, les Camènes.  

***


Kubera yaksa, State Archeological and National Museum de Delhi, bas relief du 2ème siècle a.v. JC au 1er siècle apr. JC.

[1] Jean M. Rivière, Lettres de Bénarès, Albin Mihel, p. 73

[2] Jean M. Rivière, Lettres de Bénarès, Albin Mihel, p. 74

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