mardi 5 juin 2012

Puissances et volonté de puissance



Les Purāṇa (T. rnying pa) constituent le fond mythologique de l’Inde. Le Brahmāṇḍa Purāṇa (relativement tardif) raconte l’histoire de l’univers, qui s’est développé à partir de l’œuf de Brahmā (Brahmāṇḍa). Ce Purāṇa raconte aussi l’origine des lieux énergétiques (S. śakti pīṭha) en Inde, dont le nombre peut varier. L’énergie cosmique (S. śakti) de Śiva/Bhairava, est représentée par une déesse qui est son archi-puissance (S. adi śakti), et qui peut se décliner en des manifestations diverses, ou qui peut en absorber des nouvelles…
« L'origine de Bhairava remonte à l'histoire de Dakshayani ou Satī, la femme de Shiva. Sati, fille du roi des dieux Daksha, avait décidé d'épouser Shiva contre l'avis de son père, qui voyait en lui un ascète, qu'il associait aux animaux et aux démons. Un jour, Daksha organisa un sacrifice rituel yagna, auquel il invita tous les dieux, sauf Sati et Shiva. Sati vint seule au yagna, où Daksha parla ouvertement de Shiva avec mépris. Sati, ne supportant pas d'entendre son mari insulté, se jeta dans le feu sacrificiel. Quand Shiva l'apprit, il sema la destruction dans le yagna, tua Daksha et le décapita. Puis, il prit le corps de Sati sur ses épaules et fit le tour du monde en courant éperdument pendant des jours. Comme cela risquait de détruire le monde, Vishnu, le troisième dieu de la trinité, découpa avec son chakra (disque divin) le corps de Sati en morceaux qui tombèrent épars. Les lieux où ces morceaux sont tombés s'appellent les Shakti Peetha. Shiva prit la forme de l'effrayant Bhairava (Mahākāla) pour monter la garde autour de ces lieux. » Source Wikipedia.
Dans tous les lieux énergétiques, la déesse śakti est accompagnée de Bhairava. David Gordon White explique que quand une personne qui est tourmentée par les Yoginī et leurs consorts, menés par les huit Mères, il fallait rendre un culte à leur chef, Bhairava. Selon White, le Kaula a commencé comme une tentative de contrôler (T. dbang du byed pa, dbang du sdus pa) les Yoginī sauvages, en assumant la position de Bhairava au centre de leurs hordes en fureur. Bhairava prend ainsi une place centrale dans le processus de domestication des Mères et des Yoginī. Cela passe par une récupération des lieux de culte (S. pīṭha) des Mères/yoginī/śakti. Dans cette récupération le mythe cadre joue un rôle essentiel.

Un exemple d'un lieu de puissance est le Virajā kṣetra (Biraja temple) dans le district de Jaipur à Orissa. Virajā est un aspect de Durgā. Ādi Śaṅkara (788 - 820) a écrit un Hymne aux 18 (les nombres varient) lieux énergétiques (S. aṣṭadaśa śakti pīṭha stotram). Il y appelle la déesse śakti du lieu "Girijā" et le lieu "Oḍḍiyāna pīṭha". Giri signifie montagne et –ja signifie « née de ». La fille née de la montagne est peut-être la même que l'autre "fille née de la montagne", Pārvatī, ou encore le fleuve (T. klung) Gange qui y prend effectivement sa source. Dans la région d’Orissa, « oḍḍiyāna » (T. o rgyan yul) semblerait être le nom d’un ornement (T. rgyan) que les femmes portent autour du nombril (T. o ?). Ce lieu énergétique spécifique correspond à l’endroit où avait atterri le nombril de Sati. Dr. Ramprasad Mishra ne manque d’ailleurs pas d’avancer la thèse qu’Orissa peut être identifié comme le fameux Uḍḍiyāna-kṣetra du « bouddhisme Sahajayāna ».[1]

L’effort de domestication des cultes locaux, par les brahmanes shivaïstes, passa par la réintégration de ces cultes dans celui de Śiva/Bhairava ou le cas échéant par celui de la Déesse-mère (p.e. Devī Māhātmya[2]), comme l’énergie créatrice d’un des grands dieux. La Déesse-mère était appelée Śrī et considérée comme la matière primordiale de la création (S. paramāsi māyā). C’est la raison pour laquelle on trouvera Bhairava/Śiva à chaque śakti pīṭha. Les yoginī sont réduites à 64 yoginī, qui sont subordonnées aux huit Mères, qui sont au fond l’adi-śakti, qui est la puissance de Bhairava. Ce n’est pas comme si, d’un point de vue historique, au départ il y eut Śiva, qui s’était par la suite émané dans ses diverses manifestations avec leurs hordes sauvages respectives, et que les adeptes de ces cultes, pratiquaient en réalité le culte de Śiva (ce qui est la version mythologique et la raison d'être même des purāṇa). C’est plutôt, que Śiva/Bhairava est une manifestation puraniquement et agamiquement créée qui a pour but de domestiquer=réinterpréter et récupérer les cultes locaux. Cette méthode qui réussissait plutôt bien n’était pas seulement suivie par les brahmanes shivaïstes. Elle intéressait également les bouddhistes tantriques. Les lieux énergétiques furent ainsi l’objet de batailles religieuses (réelles, imaginaires, mythologiques...) par le biais de manifestations divines. David B. Gray :
« Selon la tradition, le Cakrasamvara Tantra est un texte révélé, qui prend son origine dans l’activité d’enseignement du Bouddha cosmique Mahavajradhara. [ce tantra] fut révélé dans un passé lointain, à une époque où la divinité hindoue Bhairava et ses adeptes causaient des problèmes dans le monde à cause de leur comportement immoral, à savoir violence et sexualité débridée. Selon la mythologie, Bhairava et sa compagne Kalaratri prirent le contrôle du Mont Sumeru, et leur suite prit possession des 24 autres lieux énergétiques (śakti pīṭha), qui se trouvaient dans l’Asie du Sud et dans la région himalayenne. En réaction à cela, Mahavajradhara et sa suite se manifestèrent dans le monde sous une forme Śaiva. Ils subjugèrent les divinités hindoues et prirent contrôle de leurs lieux de culte. Ainsi, ils établirent le maṇḍala de Cakrasamvara sur la terre et ils y résidèrent depuis, sous des formes occultes, accessibles aux fidèles. » (Davidson 1991; David B. Gray 2007, pp. 44–54).[3]
Le tantrisme est une histoire de puissances (śakti), de pouvoirs (siddhi) et surtout de pouvoir tout court. Des approches plus mystiques ont à leur tour tenté de domestiquer (réinterpréter) le tantrisme ritualiste et proche du pouvoir.

Photo de "l'interieur" du temple de yogini  (9ème s.), à Hirapur, Orissa


[1] Ramprasad Mishra, Sahajayāna, A study of Tantric Buddhism, p. vii
[2] Le Devīmāhātmyam, "La Gloire de la Déesse"), faisant partie du Markandeya Purāṇa (composé entre 400-500) décrit la victoire de Durgā sur le démon Mahīshāsura.
[3] According to the  tradition, the  Cakrasamvara Tantra  is a revealed text, originating in the teaching activity of the cosmic Buddha Mahavajradhara. It was revealed in the distant past, at a time when the Hindu deity Bhairava and his followers were allegedly causing problems in the world through their immoral behavior, namely, violence and wanton sexuality. According to the myth, Bhairava and his consort Kalaratri seized control of Mount Sumeru, and their retinue seized 24 other power places located throughout South Asia and the Himalayan region. In response to this, Mahavajradhara and his retinue manifested in the world in the Saiva guise. They then subdued the Hindu deities, and took control of these power places. They thus established the Cakrasamvara mandala on earth, and they continue to reside there, in occult forms, accessible to the faithful (Davidson 1991; Gray 2007, pp. 44–54).

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