samedi 26 janvier 2013

Les empreintes de pied du Bouddha



Durant la première période après la mort du Bouddha, appelée « phase aniconique », il fut représenté par des symboles. Cette phase dura jusqu’au 1er siècle environ. Dans le sud de l’Inde, et notamment dans l’école d’art d’Amaravati, la phase aniconique dura jusqu’au 2ème siècle. Les symboles pouvaient être assez sophistiqués afin d’éviter la représentation anthropomorphiques du Bouddha, qui avait précisé à plusieurs reprises que le Bouddha ne devait pas être identifié avec son corps, mais avec le Dhamma. « Celui qui me voit, voit le dhamma ; celui qui voit le dhamma me voit. »[1] Dans le Milindapañho III.5.18 le moine Nāgasena dit : « De même on ne peut désigner le Bienheureux comme étant ici ou là. Mais il peut être désigné par le Corps de la Loi (dhammakāya) : car la Loi a été enseignée par lui."[2] Dans les légendes des vies antérieures du Bouddha (S. avadāna T. rtogs brjod) comptées parmi les textes du mahāyāna, on trouve l'affirmation « Le Tathāgata ne peut être vu par son corps formel (S. rūpakāya) ». Le taoïsme a également connue une période aniconique, avec l’interdiction de fabrication d’images des divinités avant une période iconique avec une multiplication des images divines. Cette première tendance se reflète dans l’importance donnée à la calligraphie des paroles du Bouddha en Chine.

Les premières représentations anthropomorphiques du Bouddha sont apparues autour du 1er siècle à Gandhara (au Pakistan) et dans la région de Mathura (où serait né Krishna) dans l'état de l'Uttar Pradesh dans le nord de l’Inde sous l’influence grecque : l’art gréco-bouddhiste. La représentation anthropomorphique des divinités et des saints a sans doute contribué à une approche plus affectueuse (bhakti, guruvāda…).

Alain Daniélou avait traduit le Manimékhalaï (ou Le scandale de la vertu) du tamoul ancien, qui raconte entre autres l’ascension d’une jeune courtisane danseuse vers le Bouddha, « le médecin qui guérit de la maladie d’être né »[3]. Selon Daniélou, ce chef d’œuvre de la littérature tamoule daterait du 2ème siècle de notre ère. A un certain moment dans le récit, Manimékhalaï se trouve sur l’île de Manipallavam (Nainathivu ), où elle découvre un piédestal sacré.
« Ce piédestal étincelant, orné de pierres rares, avait été érigé par Indra, le roi du Ciel, en l’honneur du Bouddha, afin qu’il s’y repose lorsqu’il était venu prononcer un serment. A son contact, ce piédestal avait acquis un pouvoir merveilleux : tous ceux qui l’approchaient obtenaient aussitôt la vision de leur vie passée. »[4] 
Manimékhalaï se souvient alors de sa vie passée, quand elle était Lakshmi, une fille de roi. Une déesse apparaît alors pour la guider, mais fait mine de venir rendre hommage au piedéstal.
« Je suis venue m’incliner devant ce piédestal  symbole de ton invisible présence, où tu as déposé tes pouvoirs. J’incline mon front devant tes pieds. Ton image réside dans mon cœur comme un lotus épanoui. » La déesse fit alors trois fois le tour du piédestal  le tenant sur sa droite, puis, posant ses pieds sur le sol, elle s’approcha de Manimékhalaï et lui ordonna de cesser ses lamentations. »[5] 
La déesse lui raconte sa vie passée de Lakshmi la princesse. Ses deux sœurs ainées avaient épousé Durjaya, le roi du pays Anga (au nord du Magadha). En faisant visiter son royaume à ses épouses, ils rencontrent un sage sur la rive du Gange.
« 57-70 « C'est là que le sage Aravana Adigal au pur savoir, libéré de toutes les passions, arriva pour lui rendre visite. Durjaya vint aussitôt le saluer et s'inquiéta du but de sa venue. Le sage lui expliqua qu'il était venu vénérer l'empreinte des pieds du Bouddha qui était restée imprimée sur la Colline du Vautour (Gridhra-Kûta), près de Rajagriha. C'est là que, dans les temps anciens, le Bouddha, debout sur la colline, avait enseigné le Dharma afin que les êtres vivants soient délivrés de l'angoisse de naître et de mourir et que prennent fin les conflits qui opposent les espèces et les font vivre dans la peur. Les empreintes de ses pieds sacrés, pareils à des lotus, dont la seule vue nous libère de la luxure et des autres vices, sont toujours visibles sur cette montagne maintenant connue sous le nom de Mont des Pieds de Lotus (Pada-pankajamalaï), et tous ceux qui veulent atteindre la sagesse doivent la vénérer. 
71-74 « Accompagnant Aravana Adigal, tous firent le pèlerinage autour de la montagne et célébrèrent un festival en son honneur. C'est grâce aux mérites obtenus par cet acte que celles qui furent tes sœurs dans leur vie précédente sont de nouveau proches de toi. Elles sont devenues, l'une ta mère Mâdhavi, et l'autre Sutâmati, ta fidèle compagne. »[6]
Manimékhalaï prend conscience de sa vie antérieure et de la valeur du Dharma.


Au 3ème siècle avant notre ère, l’empereur Asoka avait fait ériger à Sanchi un stupa qui contenait des reliques du Bouddha. Le stupa a quatre portes d’entrée dans les directions cardinales qui furent édifiées pendant le 1er siècle avant notre ère sous le règne des Satavahanas. A l’entrée du nord se dressent plusieurs piliers. Sur le pilier de l’est, et plus précisément sur sa face occidentale, on trouve une représentation du jardin de bambous de Karanda à Rajgriha dans le Magadha. On y voit un piedéstal entouré d’arbres et de bambous. Des personnes assises et debout, principalement des femmes, ont une attitude dévotionnelle. Il est probable que le piédestal correspond à celui décrit dans le Manimékhalaï et qu’il porte l'empreinte des pieds du Bouddha. « C'est là [dans le jardin de bambous de Karanda à Rajgriha] que, dans les temps anciens, le Bouddha, debout sur la colline, avait enseigné le Dharma afin que les êtres vivants soient délivrés de l'angoisse de naître et de mourir et que prennent fin les conflits qui opposent les espèces et les font vivre dans la peur. » Le Bouddha enseigna donc debout...


Wiktionary donne "iconoclaste" comme un quasi-synonyme du mot "aniconique". Ce mot peut aussi avoir le sens de destruction des images religieuses, de façon matérielle ou immatérielle. Le hasard (donc aucune intention iconoclaste de ma part) veut que je tombe sur un article qui traite de l'hygiène des moines bouddhistes. Il décrit les toilettes (vacakuṭi) des monastères. Le modèle utilisé n'est autre que ce que l'on appelle en France "des toilettes à la turque", et quasiment partout ailleurs "des toilettes à la française" (French toilets). Ce modèle s'appelle en pāli "vaccakūpa" et les marche-pieds "vaccapādukā". Les images se ressemblent, je n'y peux rien. Les associations d'idées en revanche sont dues à mes empreintes psychiques vāsanā/saṃskāra. Je vais y travailler de ce pas.

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MàJ 05092016 Vidéo d'une conférence de Prof. Robert DeCaroli

[1] Saṃyutta III.120

[2] Les Questions de Milinda, Louis Finot p. 120

[3] Manimékhalaï, p. 85

[4] Manimékhalaï, p. 81

[5] Manimékhalaï, p. 87

[6] Manimékhalaï ou le scandale de la vertu, traduit par Alain Daniélou, éditions Kailash, pp. 89-90

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