dimanche 25 novembre 2012

Le paradis sur terre



Le nirvāṇa (pāli : nibbāna), qui est l’objectif du bouddhiste, signifie « extinction ». C’est l’extinction de l’incendie qui embrase tout[1], c’est la cessation du devenir[2], c’est la cessation de la naissance et de la mort (P. jati-maranassa antam)[3], autrement dit la cessation du saṁsāra. Quelle est la nature de cet incendie, qu’est-ce qui l’alimente et l’entretient ? Les êtres sont brûles par de nombreux feux alimentés par le désir (P. lobha S. rāga T. 'dod chags) , l’aversion (P. dosa S. dveṣa T. zhe sdang) et l’aveuglement (P/S. moha T. gti mug), aussi connus sous le nom de « trois poisons » (S. triviṣa T. dug gsum).

Ces « trois poisons », qui sont le combustible de l’incendie, déterminent si notre expérience est apaisée ou douloureuse. La différence entre le nirvāṇa et le saṁsāra dépend uniquement de leur absence ou présence. Nāgārjuna avait dit que « Si le feu n’est rien que le combustible, l’agent et ce sur quoi il agit ne font qu’un. Si le feu est autre que le combustible, il existerait même sans le combustible. »[4] Par conséquent, « Il n’y a aucune différence entre le saṁsāra et le nirvāṇa. Il n’y a aucune différence entre le nirvāṇa et le saṁsāra. »[5] La base est unique[6], l’expérience double, en fonction de la présence ou de l’absence des trois poisons.

La base de la conscience[7] et de notre expérience, ce sont les données sensibles (sensorielles) et intelligibles, c’est-à-dire nos représentations. Ces deux constituent son tronc unique. Quand l’expérience n’est pas déformée, « enflammée », par les trois poisons, elle est apaisée. Quand les trois poisons s’y mêlent, elle est affligée et douloureuse.

On parle de trois poisons, mais au fond ceux-ci participent d’un même processus. Ce sont trois réactions possibles aux données sensibles et intelligibles qui se présentent. Celles-ci peuvent être accueillies avec désir ou rejetées avec aversion. Elles peuvent « être » attirantes ou effrayantes, c’est-à-dire qu’elles peuvent être accueillies avec désir ou aversion. L’aveuglement est le cautionnement inconscient de ce fonctionnement. Il est aveugle à ce fonctionnement et rend aveugle par ce fonctionnement. Même si une chose n’est pas accueillie ou rejetée, l’« indifférence » qui en résulte cautionne, affirme et maintient ce fonctionnement aveuglé et douloureux. Ces trois réactions, qui ne font qu’un au fond, constituent la méconnaissance (P/S avidyā) ou la non-reconnaissance. Il ne s’agit pas là de quelque chose que l’on ignore et que l’on devait connaître, c’est-à-dire une nouvelle connaissance à acquérir. Mais plutôt de reconnaître les données sensibles et intelligibles pour ce qu’elles sont (« l’ainsité »), sans y mêler les trois poisons. L’éveil est l’absence d’aveuglement. Le nirvāṇa, la fin de la souffrance, est l’absence d’aveuglement[8] et donc des trois poisons.

Le nirvāṇa est l’existence sans aveuglement. Ce n'est pas une extinction pure et simple, une absence d'existence, un anéantissement, mais l'extinction du feu des trois poisons. Ce n’est pas un endroit, ni un ailleurs. La même chose vaut pour le saṁsāra, ce n’est pas un endroit ni « une vallée de larmes »[9]. Il n’est autre que l’incendie alimenté par les trois poisons. Sans cet incendie « la vallée de larmes » est une terre pure, « un lieu plein de sources ». Vouloir chercher une terre pure ailleurs, ou après semblerait contre-indiqué.

La même idée traduite en langage théiste (que l'on espère symbolique) avec les notions de péché et de siddhi accordé par un Autre, ailleurs : (Psaume 83 :6-8)
« 6. Heureux est l’homme qui attend de vous, ô mon Dieu, le secours dont il a besoin pour y arriver ;
7. Et qui dans cette vallée de larmes, qui est le lieu où il s’est mis lui-même par son péché, médite continuellement dans son cœur les moyens de s’élever à ce souverain bonheur que Dieu lui a préparé ; Car le divin législateur, qui a donné la loi qui conduit à lui, donnera aussi sa bénédiction à tous ceux qui désirent la suivre ;
8. Et ainsi ils avanceront de vertu en vertu ; et enfin ils verront le Dieu des dieux dans la céleste Sion, qui est le lieu de sa demeure
. »[10]


***

[1] SN 35 :28

[2] AN 10 :6

[3] SN 48

[4] Chapitre 10, 1. Stances du milieu par excellence, Guy Bugault, p.139

[5] Chapitre 25, 19. Stances du milieu par excellence, Guy Bugault, p.332

[6] Saraha, Distiques, « La même graine contient [potentiellement] deux arbres. La cause et le fruit qui en provient ont la même identité. » (T. sa bon gcig las sdong po gnyis//rgyu mtshan de las 'bras bu cig/)

[7] Saraha, Distiques « Le tronc de la conscience n'est pas divisé. Il s'étend partout dans les trois univers. » (gnyis med sems kyi sdong po dam pa ni//khams gsum ma lus kun tu khyab par song*/)

[8] « La libération n'est que la cessation de l'erreur » (T. thar pa nor ba zad tsam nyid/), Mahāyāna- sūtrālaṅkāra IX, 3, attribué à Maitreya.

[9] Psaume 84 « Lorsqu'ils traversent la vallée des Larmes ils la changent en un lieu plein de sources, et la pluie d'automne la couvre aussi de bénédictions. »

[10] Sainte Bible en latin et en français de Dom Augustin Calmet, abbé de Senones « 6. Beatus vir cujus est auxilium abs te : ascenciones in corde suo 7. Disposuit, in valle lacrymarum, in loco quem posuit. Etenim benedictionem dabit legislator 8. Ibunt de virtute in virtutem : videbitur Deus deorum in Sion. »

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