mardi 25 septembre 2012

Les aliments


Je viens de découvrir la notion d’aliments dans le bouddhisme par deux biais différents. Le très intéressant Phagguna Sutta (signalé sur le blog d’Eternal now) et un passage dans La saveur de l’immortel (la version chinoise de l’Amṛtarasa de Ghoṣaka) traduit en français par José van den Broeck (Louvain). La traduction française du sutta (à partir de la traduction anglaise de Thanissaro Bikkhu et de Nyanaponika) est publiée sur le site Forumetta.
« Demeurant à Savatthi, "Moines, il y a quatre nutriments qui contribuent au maintien des êtres en vie ou qui fourniront le support aux êtres à renaitre. Quels sont les quatres ?
un est le nutriment des aliments grossiers ou fins, deux est le nutriment du contact, trois est le nutriment de l'intention volitionnelle, quatre est le nutriment de la conscience. Ce sont quatre nutriments qui contribuent au maintien des êtres en vie ou qui fourniront le support aux êtres à renaitre. 
Après ces paroles, le Ven Moliya Phagguna adressa au Bienheureux en ces mots :
"Seigneur, Qui se nourrit du nutriment de la conscience ? "
"La question n'est pas correcte" disait le Bienheureux "Je n'ai pas dit "Il se nourrit". Si je disais cela, alors la question "Qui se nourrit" serait correcte. Mais comme je n'ai pas dit cela, la question correcte est "Le nutriment de la conscience est pour quoi ?" et la réponse correcte est "le nutriment de la conscience est la condition pour la future renaissance d'une existence. Quand cela existe, alors les six bases apparaissent aussi. Et conditionné par les six bases, apparait le contact. 
"Seigneur, Qui a le contact ?"
"La question n'est pas correcte" disait le Bienheureux "Je n'ai pas dit "Il a le contact". Si je disais cela, alors la question "Qui a le contact" serait correcte. Mais comme je n'ai pas dit cela, la question correcte est "Quelle est la condition du contact ?" et la réponse correcte est "les six bases sont la condition du contact, et le contact est la condition de la sensation". 
"Seigneur, Qui a la sensation?"
"La question n'est pas correcte" disait le Bienheureux "Je n'ai pas dit "Il a la sensation". Si je disais cela, alors la question "Qui a la sensation" serait correcte. Mais comme je n'ai pas dit cela, la question correcte est "Quelle est la condition de la sensation?" et la réponse correcte est "le contact est la condition de la sensation, et la sensation est la condition de la soif (avidité)". 
"Seigneur, Qui a soif ?"
"La question n'est pas correcte" disait le Bienheureux "Je n'ai pas dit "Il a Soif". Si je disais cela, alors la question "Qui a Soif" serait correcte. Mais comme je n'ai pas dit cela, la question correcte serait "Quelle est la condition de la Soif?" et la réponse correcte est "la sensation est la condition de la Soif, et la Soif est la condition de l'appropriation". 
"Seigneur, Qui s'approprie ?"
"La question n'est pas correcte" disait le Bienheureux "Je n'ai pas dit "Il s'approprie". Si je disais cela, alors la question "Qui s'approprie" serait correcte. Mais comme je n'ai pas dit cela, la question correcte est "Quelle est la condition de l'appropriation?" et la réponse correcte est "l'avidité est la condition de l'appropriation, et l'appropriation est la condition du processus du devenir". Tel est l'origine de tout ce monceau de souffrances. 
C'est par l'extinction complète, la cessation complète de ces six bases que le contact cesse. Par la cessation du contact, la sensation cesse. Par la cessation de la sensation, l'avidité cesse. Par la cessation de l'avidité, le processus du devenir cesse. Par la cessation du processus du devenir, cesse la naissance. Par la cessation de la naissance, cessent la viellesse,la maladie, la tristesse, les lamentations, la souffrance, la détresse et le désespoir. Telle est la cessation de tout ce monceau de souffrances. »
Ce texte donne beaucoup de matière à réflexion sur plusieurs thèmes différents. J’essaierai d’en exploiter quelques-uns.

Les nutriments ou aliments ont pour fonction d’alimenter, d’apporter, afin d’entretenir. Entretenir quoi ? Généralement, pour entretenir le corps. Or, dans le bouddhisme (tardif), le corps ne se limite pas au corps physique. Les trois, quatre, cinq corps d’un bouddha sont l’équivalent « éveillé » des mêmes « corps » chez les êtres « ordinaires ». Le corps physique, le corps verbal, le corps mental, le corps de connaissance… Il s’agit en fait d’ensembles. Des ensembles de qualités, physiques, verbales, mentales, conscientes qui sont comme autant de couches de l’être. Ces ensembles doivent être alimentés pour se maintenir. Ou plutôt sont alimentés constamment par l’ignorance (S. avidyā) et par l’habitude. En coupant l’alimentation par les quatre types d’aliments, l’existence et donc la (re)naissance s’arrêtera. C’était l’objectif de nombreuses sectes de renonçants, parmi lesquels les jaïns et les bouddhistes, initialement. Car il est aussi possible de « laisser en place » le processus d’alimentation et donc d’entretenir les corps, mais en éliminant à chaque stade l’ignorance en la remplaçant par la connaissance (S. prajñā). C’était à peu près le projet de l’abhidhamma.

Il ne s'agit pas dans ce sutta et dans la Saveur de l'immortel des trois portes ou des quatre corps, mais de quatre types d'expériences qui alimentent l'existence : sensible (objectif), sensible/intelligible ("contact" on pourrait dire "mixte") (subjectif), intelligible, conscience.

La traduction chinoise de la Saveur de l’immortel date du 3ème siècle. Les quatre types d’aliments (S. āhāra) sont présentés ainsi (traduction de José van den Broeck) :
1. aliment en bouchées (kavaḍīkārāhāra)
2. aliment-contact (sparśāhāra)
3. aliment-pensée (manaḥsaṁcetanāhāra)
4. Aliment-connaissance (vijñānāhāra).
« L’aliment en bouches se trouve exclusivement dans le monde du désir, tandis que les trois autres aliments se trouvent exclusivement dans le monde de la matière subtile et dans le monde immatériel.
L’aliment en bouchées est le plus grossier. L’aliment-contact est subtil, l’aliment-pensée plus subtil encore et le plus subtil est l’aliment-connaissance
. »[1]
Une deuxième remarque sur le Phagguna Sutta est que le bouddha y recadre toutes les questions de type « qui », suggérant qu’il y ait bien quelqu’un ou quelque chose de positif, qu’il suffit simplement d’identifier correctement. Mais chez le bouddha, point d’identification ou appropriation. Quand Abhinavagupta posait la question :
« Qui, étant doué de conscience,
Pourrait bien être en mesure d'établir ou de réfuter (l'existence) du sujet connaissant,
De l’agent, de notre Soi
Du Grand Seigneur toujours déjà établi
» (Méditation sur les Stances pour la reconnaissance du Seigneur en soi, traduction de David Dubois)
Le bouddha aurait recadré la question avant de répondre. Aucune expérience, ni même celle de la conscience, ne s'approprie.



[1] Le saveur de l’immortel, José van den Broeck, Louvain, p. 99-101.

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