vendredi 16 mars 2012

La question plus forte que toutes les réponses




Il y a beaucoup de points commun entre les systèmes de la Reconnaissance, de la Mahāmudrā et du Dzogchen "primitif", mais il y a aussi des différences, pas tant au niveau de l'expérience en elle-même, mais dans les explications qui en sont données. Dans la Méditation sur les Stances pour la reconnaissance du Seigneur en soi (Īśvarapratyabhijñāvimarśinī) avec l’autocommentaire composé par Abhinavagupta, on trouve la question rhétorique (traduction de David Dubois) :
Qui, étant doué de conscience,
Pourrait bien être en mesure d'établir ou de réfuter (l'existence) du sujet connaissant,
De l’agent, de notre Soi
Du Grand Seigneur toujours déjà établi
La question "qui" est un superbe outil, utilisé par beaucoup de méthodes mystiques. Pensons à Ramana Maharshi et son "Qui suis-je" ? Le Zen/Ch'an avec son éternel "Qu'est-ce que c'est" ?[1] Et ici, Abhinavagupta commence son verset avec "Qui". Sans préjuger de la réponse, la question « qui » est aussi un piège de langage, car « qui » est un pronom relatif ou interrogatif. Un pronom désigne directement quelqu'un ou quelque chose (déictique). Dans le cas de l’emploi de « qui », il est impliqué qu’il y ait bien quelqu’un ou quelque chose de défini (même si sa définition serait d’être indéfinissable) et qu’il suffit d’identifier. On part alors du principe qu’il y a quelque chose ou quelqu’un et qu’il convient simplement de le ou la chercher.

Le verset précise aussitôt que ce même « qui » est l’heureux propriétaire d’une « conscience », « organisation de son psychisme qui, en lui permettant d'avoir connaissance de ses états, de ses actes et de leur valeur morale, lui permet de se sentir exister, d'être présent à lui-même ». Ne connaissant pas l’identité du « qui », il est assumé que ce quelqu’un ou quelque chose est conscient de lui-même ou d’elle-même. La conscience qu’une chose a d’elle-même, suffit-elle à en prouver l’existence ? Si la question est ainsi posée, on pourrait répondre oui, à partir de l’expérience que l’on en fait. Et si c’était la conscience, quelle que soit sa vraie nature, qui produise l’effet d’un dédoublement, d’une réflexivité, d’un ombre, d’une présence[2] qui peut faire croire à l’existence d’un sujet, un agent, un être connaissant ? Un point de référence comme un point de perspective, par rapport auquel tout acte de conscience est posé et de qui il semble émaner ? Si ce point de référence, qui peut apparaître comme un « témoin » unique et permanent était en effet un dérivé d’un processus que nous appellons conscience, et qu’il n’a pas d’existence indépendante, pourquoi l’appeler « le Sujet » ou « le Seigneur » ? S’il n’y avait pas de Sujet indépendant, ce ne serait pas « lui » « qui est doté de » « conscience », et il n’y aurait pas de propriétaire. Nāgārjuna dit que s’il n’y a pas de propriété, il n’y a pas de propriétaire et vice versa, car l’un est défini par rapport à l’autre. Reste la donne de la conscience comme processus, qui peut produire l’impression d’un sujet et d’un objet, l’impression d’un propriétaire et d’une propriété. Un processus qui se présente à elle-même et qui est évidente pour elle-même.

Il est difficile de refuter ou prouver ce processus par ce qui relève de ce processus même. De là à poser un Sujet, puis un Seigneur, c’est aller un peu vite en besogne. « On ne peut ni prouver, ni refuter le Sujet, le Seigneur, donc Le voici, c’est Celui-même qui cherche à Le prouver ou refuter ! ». La question « qui » est chargée comme nous l’avons vu, et peut consolider notre impression d’un sujet. D’autant plus, s’il nous est affirmé que c’est par l’égarement (avidyā) que nous ne reconnaissons pas le Soi/Seigneur qui n’est autre que le suprême Śiva. Le questionnement, le doute qui est, ou qui place au cœur de la conscience s’arrête dès qu’il est identifié comme tel, ou comme le Sujet etc. et considéré comme une preuve quelconque. Anatta est la non-identification, non comme chose mais comme action ou non-action.
La question "qui/que/où" peut être une bonne question à condition d’être conscient de son caractère implicitement déterminatif et de ne pas s’accrocher à une réponse, de ne pas remplir l’espace qu’elle crée.

Un maxime Zen dit :
Grand doute : grand éveil
Petit doute : petit éveil
Pas de doute : pas d’éveil[
3]
Seule la question est bonne, toute réponse est de trop.

« Il semble bien en effet qu'entre un problème et un mystère il y ait cette différence essentielle qu'un problème est quelque chose que je rencontre, que je trouve tout entier devant moi, mais que je puis par là même cerner et réduire - au lieu qu'un mystère est quelque chose en quoi je suis moi-même engagé, et qui n'est par conséquent pensable que comme une sphère où la distinction de l'en moi et du devant moi perd sa signification et sa valeur initiale. Au lieu qu'un problème authentique est justiciable d'une certaine technique appropriée en fonction de laquelle il se définit, un mystère transcende par définition toute technique concevable. Sans doute est-il toujours possible (logiquement et psychologiquement) de dégrader un mystère pour en faire un problème; mais c'est là une procédure foncièrement vicieuse et dont les sources devraient peut-être être cherchées dans une sorte de corruption de l'intelligence. » (Gabriel Marcel, Journal métaphysique - 23 Décembre 1932.)



« I never explain anything » (Mary Poppins)


[1] L'anecdote est racontée par Joseph Goldstein. Au début des années 70, deux maîtres bouddhistes se rencontrèrent à Camebridge, Massachusetts. L'un d'eux était Kalou Rinpoché, un maître de méditation qui avait passé de nombreuses années en retraite solitaire dans des grottes retirées du Tibet. L'autre était Seung Sahn, un maître Coréen qui venait tout juste d'arriver aux Etats-Unis et travaillait dans une Providence lavomatic à Rhode Island pour subvenir à ses besoins tout en essayant d'enseigner progressivement le Zen à ceux qui venaient y laver leur linge. Pendant cette rencontre désormais très connue, Seung Sahn tenait un orange devant lui dans le style de débat Zen traditionnel et demanda : "Qu'est-ce que c'est ?" Kalou Rinpoché le regarda un peu étonné. De nouveau, maître Seung Sahn lui demanda "Qu'est-ce que c'est ?" Finalement, Kalou Rinpoché se tourna vers son traducteur et lui demanda " Ne connaissent-ils donc pas les oranges en Corée ?".  "Sometime in the early 1970s, two Buddhist masters met in Cambridge, Massachusetts. One of them, Kalu Rinpoche, was a renowned Tibetan meditation master who had spent many years in solitary retreat in the remote mountain caves of Tibet. The other was Seung Sahn, a Korean Zen master who had recently come to the United States and was supporting himself by working in a Providence, Rhode Island, Laundromat, slowly planting the seeds of Zen in the minds of those coming to wash their clothes. At this now famous meeting of enlightened minds, Seung Sahn held up an orange and, in classic Zen dharma combat fashion, demanded, "What is this?"
Kalu Rinpoche just looked at him, wonderingly.
Again Master Seung Sahn asked,"What is this?"
Finally, Rinpoche turned to his translator and asked, "Don't they have oranges in Korea?" 
[2] Voir l’expérience avec le « Casque divin » (God helmet), qu’avait subi l’athée militant Richard Dawkins
[2] The faith to doubt, Stephen Batchelor

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