samedi 19 mai 2012

Le château endormi




Quand on lit le Gaṇḍavyūha (de l'Avataṃsaka Sūtra) et la belle traduction (Livre de l’Entrée dans la dimension absolue, traduit au complet en chinois pour la première fois en 420) qu'en prépare Patrick Carré, on a le choix entre diverses approches d'interprétation. Il peut être vu comme l'Éveillé manifeste du saṃbhogakāya avec toutes les manifestations propres à l'Éveil, là où le dharmakāya (non-manifeste) n'est que la reconnaissance directe de l'Éveil (Lonchenpa). Plusieurs auteurs contemporains (MacMahan, Douglas Osto) y voient un prédécesseur du tantrisme bouddhiste. Il peut être lu comme une expression libre de l'interpénétration, l'inter-être ou interdépendance. On peut faire une lecture plutôt premier degré inspirant la conduite des bodhisattvas.

Pour un lecteur moderne, la vision vertigineuse de Sudhana a quelque chose de dérangeant et de claustrophobe (Sartre parlerait sans doute de nausée), malgré la volonté évidente de créer de l’infini. C’est que cet infini est créé avec « du même ». Une monstruosité. C’est comme si la totalité de l’espace et du temps sont à la fois comprimés et étalés en un seul instant et en un seul endroit qui est une sorte de Las Vegas avec des miroirs partout. Ça sent le fric, le pouvoir et l’étalage d’opulence. Les figures reproduites à l’infini sont celles d’un bodhisattva qui imite à son tour (= est une reproduction de) le bouddha et ses douzes actes emblématiques. Sudhana s’apprête à son tour de participer à cette reproduction à l’infini. Dans cet infini, rien ne change pourtant. Les êtres restent les êtres, les bouddhas des bouddhas, les souverains cosmiques des souverains cosmiques, et leurs sujets des sujets. L’unique objectif semble être de rejoindre cette reproduction de l’infini (comme un arrêt sur image de l’infini), à l’infini. Il y a quelque chose de figé. Et en effet, à un certain moment, Sudhana voit même 
« les bustes les plus divers : des bustes de bouddhas, de bodhisattvas, de dieux, de nâgas, de yakshas et ainsi de suite jusqu’à : des bustes de protecteurs des mondes, de souverains cosmiques, de rois, de princes, de ministres, de fonctionnaires et ainsi de suite jusqu’à : des bustes de moines, de nonnes, de pratiquants et de pratiquantes laïques, les uns chargés de guirlandes de fleurs, les autres de collier et d’autres de bijoux ; certains se tenaient inclinés, les mains jointes avec respect et les yeux levés sans ciller ; certains encore chantaient des louanges et d’autres entraient en samâdhi ». 
On dirait presque le prince charmant rentrant dans le château de la belle au bois dormant.

Tout y est construit, arrangé et sous contrôle. Ça manque de vie, de nature qui produit et reproduit à la sauvage, en improvisant. Ça manque de spontané et d’imprévu.
« Sudhana vit encore Maitreya servir ses amis de bien en les parant de tous les joyaux ; il le vit auprès de chacun de ses amis en train de lui faire des offrandes et de recevoir ses instructions pour les mettre en pratique jusqu’au niveau de la consécration finale. »
Cet arrêt sur image est comme le bleu (blueprint), bleu lapis lazuli ?, d’un ciel imaginaire imprimé sur la terre, d’une société bouddhiste idéalisée qu’essaiaient de réproduire les centres monastiques, jusqu’à dans les moindres gestes et détails, dans leur fonctionnement quotidien, les rituels et les cérémonies. Tout est imitation, reproduction et répétition. On y tourne en rond. C'est partiellement à cause de la nature même des symboles qui ne peuvent être que figés. Par quelle grâce, par quel miracle, l’éveil (l'intuition) peut-il faire irruption au milieu de ce monde figé et endormi, où « les pratiques extraordinaires » semblent avoir pour seul but de le maintenir dans sa fixité ? Qu’est ce qui fera qu’un dormeur se réveille ? Que « la vérité éclate dans l’événement et se propage comme une flamme poussée par le souffle d’un effort subjectif inépuisable » ?[1] Le baiser de la vie. Sudhana, y aura-t-il droit ?
« Or en se réveillant, le dormeur saurait immédiatement que tout cela n’était qu’un rêve mais qu’il en garderait un souvenir précis : et c’était une expérience analogue que le jeune Sudhana était en train de vivre. […] C’est alors que, ramenant ses bénédictions, le bodhisattva grand être Maitreya entra dans le grand pavillon. Il claqua des doigts et dit à Sudhana : »
On prend de l’espoir, c’est sans doute ici que l’éveil va faire irruption, que le foudre frappera… Mais,
« Voilà pourquoi, noble fils, tu devrais te rendre auprès de Mañjuśrī sans éprouver de lassitude. C’est lui qui t’expliquera toutes les qualités positives parce que les amis de bien que tu as rencontrés, les activités des bodhisattvas dont tu as pris connaissance, les libérations dont tu as franchi le seuil et les grands vœux que tu as accomplis, tout cela résulte de la force des bénédictions de Mañjuśrī. Mañjuśrī a atteint le terme ultime de tout ce qui se peut. »
Bref, il l’invite à re-rentrer dans le rêve, toutefois « sans éprouver de lassitude », car le devoir (dharma) d’un bodhisattva, s'il est une répétition et une imitation à l'infini, ne peut pas une partie de plaisir.

Ce qui le sauve, comme ce qui aurait sauvé Sainte Thérèse, c'est d'être en contact avec le dharmakāya tout en évoluant dans le saṃbhogakāya. 
"...[Sainte Thérèse] a édifié au dehors le Dieu précis de l'Ecriture, en même temps qu'elle édifiait au dedans le Dieu confus du Pseudo-Aréopagite, l'unité du néoplatonisme." (Henri Delacroix, Les grands mystiques Chrétiens) 
Évidemment, d'autres interprétations sont possibles et nécessaires.



Illustration par Gustave Doré pour La Belle au Bois dormant dans Les Contes de Perrault. Paris, Hetzel, 1862. Gravure sur bois par Emile Deschamps (19,5 x 24,3 cm)

[1] DanielBensaïd sur Alain Badiou 

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