samedi 14 janvier 2017

Le coeur du bouddhisme


Astasahasrika Prajnaparamita Sutra manuscript in Ranjana script. Nalanda, Bihar, India. Circa 700-1100 CE

La causalité ou la conditionnalité est une notion centrale du bouddhisme. La formule la plus succincte pour exprimer cette idée est :
« Ceci étant, cela devient ;
Ceci apparaissant, cela naît.
Ceci n'étant pas, cela ne devient pas ;
Ceci cessant, cela cesse [de naître].
»[1]
Les choses ne « sont » ni ne « sont pas », mais apparaissent en dépendance de causes (sct. hetu) et de conditions (sct. pratyaya). Cette idée est généralement rendue par le terme paṭiccasamuppāda en Pāli, ou pratītya-samutpāda en sanscrit[2]. Il existe également un autre terme, idappaccayatā en Pāli et idaṃpratyayatā en sanscrit. C’est ce terme, que Louis Gabaude traduit par « corrélation », auquel Buddhadasa (1906-1993) donna la préférence.
« L’usage classique en fait tantôt un synonyme de paṭiccasamuppāda, tantôt un de ses caractères, tantôt un principe fondamental dont la production Conditionnée est une des réalisations. Buddhadasa privilégie généralement la troisième acception que nous rendrons en français par ‘Corrélation’. Voici un exemple des définitions que Buddhadasa en donne : « idappaccayatā signifie littéralément : ‘Parce qu’il y a cette chose (idaṃ) comme condition (pratyaya), cette [autre] chose apparaît’. C’est la loi universelle du cosmos [sic], du logos [sic], sans qu’aucun endroit n’y échappe. »[3]
La définition de « corrélation » (P. idappaccayatā tib. phen tshun ltos pa nyid) reprend ainsi la formule succincte de la conditionnalité. Si l’on voit cette loi universelle, la corrélation, on est éveillé. Si on ne la voit pas, on est dans l’ignorance.
« Qui voit la Production conditionnée, voit le Dhamma ; qui voit le Dhamma, voit la Production Conditionnée. »
Et
« Qui voit le Dhamma, me voit ; qui me voit, voit le Dhamma. »[4]
« Moi » dans cette citation, c’est le tathāgata, le Bouddha, l’Éveillé. Qui ne s’investit ni dans l’être ni dans le non-être, et qui voit la conditionnalité, voit le Dhamma, voit l’Éveillé. Voir la conditionnalité est être éveillé (dans un sens non-scolastique). Ne pas voir la conditionnalité est être ignorant.

Celui qui ne voit pas la conditionnalité, attribue de l’être et du non-être aux choses (dharma) qui apparaissent et cessent, et aux « êtres » qui naissent et meurent. Une des traductions tibétaines anciennes de saṁsāra est « naissance-mort » (tib. skye shi). En ne voyant pas la conditionnalité des choses, et en leur attribuant être et non-être, les « choses » apparaissent et disparaissent, naissent et meurent. Tant que l’on ne voit pas leur conditionnalité, il y a naissance et mort, production et cessation. Ne pas voir la conditionnalité des choses est « naître et mourir dans le saṁsāra ». Voir leur conditionnalité c’est voir que les choses sont quiètes (sct. nirvāṇa), c’est voir le Dhamma[5] et voir l’Éveillé.

Les « choses » traduit le terme bouddhiste « dharma ». Les dharma sont les objets du mental, ou de la raison, au même titre que les objets sensoriels sont les objets de leurs facultés sensorielles respectives. Quand un texte bouddhiste parle de « choses » (dharma), il s’agit donc des objets mentaux, intelligibles, et des rapports entre eux. Les « choses » ne sont donc ni existants, ni non-existants, mais produits conditionnellement.

Que cela est le cœur du bouddhisme ancien, ou de la doctrine des śramaṇa, transparaît du rôle des disciples Upatissa l’Errant (Sariputta) et Kolita (Moggallana) l’Errant. Les deux amis furent des Errants (Ājīvika) avant de devenir les disciples du Bouddha selon le canon Pāli[6]. C’est leur rencontre avec l’Errant Assaji l’Ancien qui conduisit à leur conversion. Ce-dernier leur dit en vers :
« De tout ce qui est produit par une cause,
Le Tathāgata en a dit la cause
Ainsi que la cessation ;
Telle est la doctrine du Grand Renonçant
. »[7]
« lorsqu’il entendit les deux premiers vers, naquit chez Upatissa l’Errant la vision sans tache du Dhamma, le premier aperçu de la Non-Mort, le chemin de l’entrée-dans-le-courant [sotāpanna] et, à la fin des deux derniers vers, il était entré dans le courant. »[8]
Quand son ami Kolita/Moggallana l’Errant le voit après cette rencontre, il demande à Upatissa/Sariputta s’il a atteint la Non-Mort, et Sariputta confirme. Il raconte à son ami en détail ce qui s’était passé, lui rappelle les quatre vers d’Assaji, et aussitôt Moggallana aussi « se trouva établi dans le fruit de l’entrée-dans-le-courant. »

La « vision sans tache du Dhamma », ou « œil du Dhamma » est de voir que tout ce qui est produit est sujet à la cessation.[9]

La question d’Upatissa se termine par les vers
« Même si cela même est le Dhamma
tu as atteint
l’état sans misère (asoka)[10] non vu, négligé
pendant des milliers d’éons
»[11]
La formule d’Assaji, avec son effet si puissant sur les deux amis, est toujours utilisé dans les rituels tibétains en tant que « don du Dharma » (sct. dharmadatta).

La Non-Mort est l’abstention de tout investissement (tib. mi gnas pa) dans l’être et le non-être. C’est savoir que tout ce qui est produit est sujet à la cessation, et agir en conséquence. En ne s’investissant ni dans l’être ni dans le non-être, on n’est plus dupe des « choses » (dharma) ni de la naissance-mort, autrement dit du saṁsāra. En regardant ainsi avec l’œil du Dharma, l’état sans misère est rejoint (padamasokaṃ).

***

L’histoire complète de Sariputta et Mogalla en français.

[1] imasmim sati, idam hoti ;
imassuppâdâ, idam uppajjati.
Imasmim asati, idam na hoti ;
imassâ nirodha, idam nirujjhati
.

[2] rTen cing 'brel bar 'byung ba en tibétain, et anciennement rkyen las g.yo ba.

[3] Louis Gabaude, Un herméneutique bouddhique contemporaine de Thaïlande : Buddhadasa Bhikkhu, p. 177-178

[4] Louis Gabaude, p. 221. La première citation vient du Majjhima-Nikāya, I, 191 et la deuxième du Saṃyutta-Nikāya, III, 120.

[5] Ou Dharma en sanscrit.

[6] La question d’Upatissa (Upatissa-pasine) Mv 1.23.1-10 PTS: Horner vol. 4, pp. 52ff.

[7] Ye dharmā hetuprabhavā hetuṃ teṣāṃ tathāgataḥ hyavadat teṣāṃ ca yo nirodha evaṃ vādī mahāśramaṇaḥ. En tibétain : chos rnams thams cad rgyu las byung// de rgyu de bzhin gshegs pas gsungs// de yi 'gog pa gang yin pa// dge sbyong chen pos de skad gsungs//

[8] Les grands disciples du Bouddha, Nyanaponika Thera et Hellmuth Hecker, éditions Claire Lumière, Tome I, p. 48

[9] « Then to Moggallana the wanderer, as he heard this Dhamma exposition, there arose the dustless, stainless Dhamma eye: Whatever is subject to origination is all subject to cessation. » Traduction anglaise de Thanissaro Bhikkhu

[10] En tibétain : mya ngan las ‘das pa = nirvāṇa

[11] « Even if just this is the Dhamma,
you have penetrated
to the Sorrowless (asoka) State
unseen, overlooked (by us)
for many myriads of aeons
. »

Traduction anglaise de Thanissaro Bhikkhu.

En Pāli : eseva dhammo yadi tāvadeva, paccabyattha padamasokaṃ | adiṭṭhaṃ abbhatītaṃ, bahukehi kappanahutehīti ||

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