samedi 1 octobre 2016

Petits bémols sur le campement de Larung Gar


Larung Gar
On voit apparaître régulièrement des nouvelles sur le campement dans la vallée de Larung, Larung Gar (bla rung sgar), où vivaient environ 10 000 moines et moniales tibétains. Ce campement est situé dans le secteur de Serthar (gser rta) de la préfecture autonome tibétaine de Garzê (dkar mdzes), dans la province du Sichuan (Si khron) en Chine. Le campement s’est établi autour de l’Institut de sciences bouddhistes (gser rta bla rung lnga rig[1] nang bstan slob gling) de Serthar fondé en 1980 par Khenpo Jigme Phuntsok (1933-2004, vidéo). Khenpo Jigme Phuntsok fut identifié à l'âge de deux ans comme la réincarnation du Tertön Sogyal, Lérab Lingpa (1852–1926), disciple de Jamyang Khyentsé Wangpo et de Mip'am Rinpoché. Sogyal Rinpoché est une autre réincarnation du même maître. Khenpo Jigme Phuntsok semble avoir visité Lérab Ling lors de son voyage en 1993, où Ringu Tulku était son traducteur. En s’établissant dans ce lieu, où Dudjom Lingpa (1835-1904) s’était mis en ermitage (en 1880) et avait enseigné le Dudjom Tersar, Khenpo Jigme Phuntsok aurait suivi une prédiction du premier Dodrupchen Rinpoché (1745-1821)

Lors de l’invasion chinoise du Tibet en 1959, Khenpo Jigme Phuntsok décida de rester au Tibet, vivant en nomade, ordonnant des moines et enseignant, jusqu’à la fondation de l’institut en 1980, sans la permission officielle des autorités chinoises. Dans les années 1990, de retour d’un voyage de Dharamsala, les choses se gâtent, et il lui est interdit de voyager.

En 1999, le « Front uni du travail »[2] de Sichuan « exige qu’il réduise le nombre d’étudiants de l'institut (à 150 ou à 1 400, selon des rapports). Khenpo Jigme Phuntsok refuse. À l’été 2001, plusieurs milliers de membres de la police armée chinoise font une descente à l’institut, rasant ses structures et dispersant ses étudiants1. Les 8 000 étudiants et plus sont expulsés et environ 2 000 maisons détruites sous la supervision d'équipes militaires et policières armées. À la suite de ces démolitions et en raison du traumatisme infligé aux nonnes, certaines d'entre elles se suicident.
On est resté longtemps sans nouvelles de Khenpo Jigme Phuntsok et de sa nièce Jetsunma Muntso. Il aurait été emmené par les autorités, emprisonné puis placé en résidence surveillée1 à Chengdu. Il est décédé le 7 janvier 2004 à 70 ans au Tibet, des suites d'une maladie cardiaque pour laquelle il devait être opéré dans un hôpital militaire. Sa mort, comme celle du 10e panchen-lama est jugée suspecte par le Tibetan Youth Congress.
» (wikipédia).
« Depuis juillet [2016], plus de 600 habitants de Larung Gar ont reçu l’ordre de partir, et près de 400 membres de plus de 60 ans ont déjà dû quitter les lieux. »
« Selon Radio Free Asia, trois jeunes moniales de Larung Gar se sont donné la mort cet été. »
Cette fois-ci, les ordres ne viennent pas des autorités du district, mais de plus haut.
« D’après RFA, qui cite une source anonyme, les ordres concernant Larung Gar ne viendraient pas des autorités du district, mais « des autorités supérieures ». Le site de la radio affirme que le président Xi Jinping suivrait lui-même l’affaire avec attention. »
« Selon les ONG qui défendent les Tibétains, les destructions à Larung Gar cachent un autre but que de lutter contre les risques de surpopulation, de glissement de terrain, d’incendie ou d’épidémie. « Il s’agit simplement d’une tactique de la Chine pour réduire l’influence du bouddhisme au Tibet », estime Eleanor Byrne-Rosengren, directrice de l’ONG Free Tibet 
De même, l’ONG Human Rights Watch (HRW) demande que Pékin laisse les Tibétains décider de la façon dont ils désirent vivre leur religion. « Si les autorités chinoises pensent qu’il y a un problème de surpopulation dans les habitations de Larung Gar la solution est simple », a déclaré Sophie Richardson, directrice de HRW-Chine : « Il faut autoriser les Tibétains et les autres bouddhistes à construire plus de monastères. » (La Croix, 26/09/2016)
Je n’ai aucune sympathie pour l’envahisseur chinois et sa politique au Tibet, mais quand je lis les nouvelles de Larung Gar, je suis toujours traversé par des sentiments contradictoires. Évidemment de la sympathie pour le peuple tibétain et leur lutte pour la survie de leur culture. En même temps, le sauvetage de la culture ne devrait pas se traduire par le simple maintien de la tradition, sans aucune adaptation au monde moderne. Larung Gar ne doit pas devenir une « réserve indienne », un genre de musée anthropologique à ciel ouvert, qui d’ailleurs dans pas trop longtemps pourrait être envahi par des touristes

Quand on voit des photos ou des vidéos de Larung Gar, on voit bien la densité du campement ou de « la grande ville de sciences bouddhistes » (གསེར་རྟ་ལྔ་རིག་ནང་བསྟན་ཆོས་ཀྱི་གྲོང་ཁྱེར་ཆེན་མོ) et la précarité des constructions multiples, sans POS apparent. C'est vrai qu'il s'agit d'un campement (tib. sgar), dont la population peut varier énormément selon les activités. Liberté d’expression et liberté de pratique religieuse, cela va sans parler, mais la surpopulation et les logements précaires ne sont pas seulement une excuse. Il n’y aurait pas d’eau courante ni système d’évacuation d’eaux usées dans le campement. En janvier 2014, il y eut un grand incendie, probablement causé par des lampes à beurre, qui avait détruit un complexe religieux et 100 cabanes de nonnes. « Sous prétexte de rénovation et d’urbanisation » écrit La Croix. « Prétexte » partiellement fondé, il me semble. Le campement aurait aussi attiré environ mille Chinois Hans qui s’y sont établis. mais il est difficile à savoir si tous ces gens (10.000 personnes) y résidaient en permanence.

Le Dalaï-Lama parle lui-même de l’importance d’une bonne éducation générale et a organisé l’enseignement des sciences (non religieuses) dans les monastères en Inde. Je ne suis pas certain que la communauté de Larung Gar ait accès au même type de programme. Et on voit mal comment ce type de programma proposé/imposé par les autorités du district, pourrait être accepté à Larung Gar. Il faut quand même se rendre compte qu’à Larung Gar, on a à faire aux formes les plus traditionnelles du bouddhisme tibétain.

***

[1] lnga rig = rig pa'i gnas lnga, les cinq sciences traditionnelles. 1) {nang gi rig pa} spiritual philosophy. 2) {gtan tshigs kyi rig pa} dialectics / logic, 3) {sgra'i rig pa} grammar, 4) {gso ba'i rig pa} medicine, 5) {bzo gnas kyi rig pa} mechanical arts and crafts

[2] Services de renseignement chinois « Département du Front Uni du Travail, chargé des relations avec les « organisations de masse » (syndicats, culture) en dehors du territoire de la République populaire de Chine. Il procède à la collecte du renseignement de la même manière que le DLI. »

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