dimanche 28 août 2016

Les bouddhistes avant de l'être


Carte du monde vu par Strabon
Strabon (64 av. J.-C. -21_25 ap. J.-C.), est un géographe grec, auteur d’une Histoire en 47 volumes (perdue) et d’une Géographie en 17 volumes. Dans le livre XV de la Géographie, Strabon cite abondamment les historiens compagnons d’Alexandre le Grand (campagne au Pendjab en 326), Néarque, Onésicrite et Aristobule ainsi que l’ambassadeur de Séleucos Nicator, Mégasthène (auteur d’Indica, œuvre perdue)[1], qui, dans les premières années du troisième siècle, fit un long séjour auprès de Chandragupta, le fondateur de la dynastie des Maurya et le grand-père d’Ashoka.[2]

L'empire Maurya sous Chandragupta

Voilà la source qui permet à Christopher I. Beckwith, d’avancer dans Greek Buddha: Pyrrho's Encounter with Early Buddhism in Central Asia ses idées sur le bouddhisme « pré-normatif », le brahmanisme primitif et le zoroastrisme primitif.

Notamment, le terme « ascète» (śramaṇa) s’appliquerait initialement principalement aux « bouddhistes », avant de recouvrir d’autres formes d'ascèse. Les śramaṇa « bouddhistes » se divisent selon Strabon/Mégasthène en ceux qui vivent dans la forêt (G. hylobioi sct. araṇyavāsin) et les « guérisseurs » (G. iatrikoi) qui vivent en ville (sct. gāmavāsin), pratiquant des rituels au service des citadins. Selon Beckwith, cette bifurcation n’a pu se faire uniquement au moment où le bouddhisme se répandait en dehors de la région de la mousson, où la pratique ascétique fut possible tout le long de l’année. Cette division serait caractéristique au bouddhisme. Initialement, pendant la mousson, les śramaṇa se réfugièrent dans des abris temporaires appelés « ārāma », avant l’apparition des vihāra, véritables monastères.

« Quant aux Garmanes, les plus honorés d’entre eux sont connus, dit-il, sous le nom Hylobii : ils vivent dans les bois, et se nourrissent des feuilles et des fruits d’arbres sauvages, dont les écorces leur servent d’habillement. Ils s’abstiennent du commerce des femmes et de l’usage du vin. Ils sont en correspondance avec les rois, qui les envoient consulter sur les causes des événemens, et qui, [d’après leurs conseils et] au moyen de leur ministère, pratiquent tout ce qui regarde le culte divin[3].

Après les Hylobii, les plus considérés sont ceux qui exercent la médecine ; ce sont des personnes spécialement occupées de cette partie de la philosophie qui a pour objet l’homme. Ils mènent aussi une vie frugale, sans cependant habiter les bois. Leur nourriture se compose de riz et de farine d’orge ; personne ne leur refuse ces alimens, lorsqu’ils les demandent, et tout le monde s'empresse à leur donner l'hospitalité. »[4]

« Ils possèdent des remèdes pour rendre fécondes les femmes, pour leur faire faire des enfans mâles ou femelles. Ils traitent les maladies par des moyens diététiques plutôt que par des médicamens. Ils n’emploient de ceux-ci que les linimens et les cataplasmes ; ils regardent le reste comme propre à faire du mal [ plutôt que du bien ].

Ces médecins, ainsi que les Hylobïi, s’exercent à supporter patiemment les fatigues et les douleurs : on en voit qui restent immobiles dans la même position pendant une journée entière.

Il existe encore une autre espèce de philosophes, dont les uns s’occupent de divinations et d’enchantemens, sont versés dans la connoissance de tous les rites et de tous les usages qu’on observe à l’égard des morts, et vont mendiant par les villes et les villages : les autres sont plus instruits et plus polis ; mais ils ne contribuent pas moins à favoriser la croyance vulgaire sur l’enfer, comme une doctrine qui tend à contenir les hommes dans les devoirs de la piété et de la religion. Quelques-uns sont suivis même par des femmes, qui philosophent avec eux, et qui, comme eux, s’abstiennent des plaisirs de l'amour
. »[5]

Ainsi, Mégasthène fut témoin de trois types de « Garmanes » (śramaṇa). Les véritables śramaṇa vivant dans la forêt, les śramaṇa plus sédentaires vivant dans les villes, offrant d’accommoder la vie (fertilité, enfants mâles, thérapies, guérisons) des autres en échange de nourriture. Des śramaṇa itinérants proposant des services « surnaturels » (divinations, enchantements, rites, rites des morts). Les derniers utilisant la « croyance vulgaire sur l’Enfer » pour maintenir les hommes « dans les devoirs de la piété et de la religion ».

Quelle est « la croyance vulgaire sur l’Enfer » (Hades) ? Probablement, selon Beckwith, une croyance inspirée des doctrines du zoroastrisme[6] sur le Ciel et l’Enfer, la résurrection future du corps, la vie éternelle du corps et de l’âme réunis et de l’accumulation de bons et mauvais actes, déterminant la renaissance dans les cieux.[7]

Si je résume schématiquement, il y avait à l’époque de Mégasthène et de Chandragupta, des ascètes vivant dans la forêt et tournant le dos à la société, des ascètes vivant et engagés dans la société et tentant d’améliorer la vie en société (avec les moyens de leur époque) et des ascètes itinérants proposant de véritables services religieux. Plus tard, ces trois types de conduite śramaṇa cohabiteront dans les vihāra et ils deviendront les ingrédients du bouddhisme « normatif » ou « traditionnel ».

Voir aussi "Atimārga et mantramārga"


[1] Strabon se méfia un peu de la crédulité de Mégasthène. « Mais les expéditions mêmes d’Hercule et de Bacchus dans l’Inde, il n’y a guère que Mégasthène et un très-petit nombre d’écrivains qui les tiennent pour vraies ; les autres, au nombre desquels il faut compter Ératosthène, les regardent comme aussi fabuleuses que les diverses actions de ces divinités qui sont célébrées chez les Grecs. » Géographie de Strabon, Letronne.

[2] Quelques mythes grecs sur les Indiens d’Hérodote à Strabon, Claire Muckensturm-Poulle, Dialogues d'histoire ancienne 2010/Supplément 3, Presses Univ. de Franche-Comté

[3] Note Beckwith : « the word used here, to theion, is neuter and does not mean ‘God’ per se, but rather ‘the divine one’ or the like. As noted above, it is quite possible that this refers to reverence for the Buddha, which becomes fully attested with the mention of Saṃbodhi (Bodhgayā) in the Major Inscriptions of the Mauryas. »

[4] Letronne  

[5] Version anglaise de Beckwith : « (He says) that there are also others, diviners and charmers experienced with the rites and customs for the dead, who beg as mendicants in the villages and towns; but though some of them are more elegant and refined than these, they do not abstain from (using) as many of the common sayings about Hades as seem best for promoting piety (εὐσέβειαν) and holiness. (He says) that women also study philosophy with some of them, but they abstain from sex). »

[6] « In the Gāthās, although Zoroaster vehemently rejects the daevas or daivas, the old polytheistic gods, they are equated with druj only indirectly, via condemnation of the priests who worship the daevas. Their worship was evidently too prevalent to be stamped out, and the most important of the old gods were reintroduced under the later Achaemenids. » Beckwith

[7]Zoroaster was … the first to teach the doctrines of … Heaven and Hell, the future resurrection of the body …, and life everlasting for the reunited soul and body”. Mark Boyce (1979: 29)

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