mercredi 1 juin 2016

L'art d'enfumer


Trungpa, mid summer lhatsang
Un des rituels les plus populaires parmi les tibétains est l’offrande fumigation sur les montagnes. Le révélateur Lhatsün Namkha Jikmé (lha btsun nam mkha’ ‘jigs med 1597-1653) redécouvrit une pratique appelée Ri bo bsang mchod, comme une révélation (tib. gter ma) de Padmasambhava et l’inclue dans le cycle « Accomplir la force vitale du détenteur de Science (tib. rig ‘dzin srog grub). Dudjom Rinpoché en fit une version résumée, qui est pratiquée de nos jours.
« Allumez un feu de bons auspices dans un récipient propre ou un encensoir, brûlez des bois aromatiques [notamment le genévrier], de la résine, des plante médicinales, les trois substances blanches, les trois substances (du yaourt, du lait et du beurre, du sucre, de la mélasse et du miel) et toutes sortes de poudres [aromatiques] et encens, dont vous disposez. Aspergez toutes les substances avec de l’eau. »[1]
Il s’agit probablement de l’intégration d’un rituel connu à l'ancienne Mésopotamie, pratiqué dans les temples d’Uruk et de Babylon, et qui fut aussi adopté comme un culte hellénistique.[2] L’objectif du rituel était l’offrande de nourritures, boissons et aromatiques aux dieux, afin de leur plaire, pour qu’ils soient favorables (le principe de l’antiquité « do ut des », je donne pour que tu donnes, une situation win-win). Il s’agit donc d’offrir aux dieux un banquet. Les reliefs du banquet pouvaient alors être consommés, après les rituels, par les prêtres, le personnel du temple et les autres. Il y avait des rituels d’offrandes de divers ordres, à pratiquer à des occasions spécifiques et dans des endroits spécifiques. Les rituels consistaient en des offrandes, des libations, des fumigations, des purifications et des récitations.

Quelques caractéristiques des rituels babyloniens :
Le lieu de l’offrande et les ustensiles (p.e. le Sceptre) doit être préparé (purifié, consacré) préalablement. Le sol est balayé, puis aspergé d’eau (salāḩu ). Les officiants se lavent (ramāku ou mesû), avant d’animer la statue de la divinité par des rituels et des incantations. La bouche était lavé et ouvert, pour que les dieux puissent manger pendant le rituel. Les différentes sortes de boissons et nourritures furent alors offertes. Des offrandes de fumigation. À certaines occasions de la viande, de la bière et du vin sont offerts, d’abord au dieu du ciel (Anu ou Antu) puis aux dieux des sept planètes, et le rituel se termine par une libation. Éventuellement un animal peut être abattu. Le bol pour les libations (maqqû) est fait avec de l’or[3]. Les offrandes peuvent aussi être incinérées (maqlūtu), mais c’est plus rare. Ensemble avec des bois aromatiques, le cœur d’un bœuf peut être ainsi incinéré.

Ces anciennes formes d’offrandes semblent avoir survécu dans les rituels tibétains : bsang mchod, gsur mchod (substances blanches et rouges), byin sreg (sct. homa), chu gtor (libations aux mânes), gser skyem (libations aux dharmapala). Les offrandes de substances animales ont été remplacées le plus souvent par des substituts ou des gâteaux sacrificiels (tib. gtor ma). 

Les chèvres « substituts » de chaque tsho ba
sont offertes le dernier jour du rituel K. Buffetrille, 6/8/99
Dans le rituel de fumigation tibétain, le récipient/encensoir est fait de matières précieuses et est consacré par le mantra Bhrūṃ. Les offrandes sont présentées aux habituels récipiendaires (Bouddhas, dieux, lamas…), puis aux dieux-démons mondains susceptibles de nous nuire. Les offrandes leurs sont présentées sous la condition « do ut des ». "Cessez vos nuisances, accordez vos faveurs". Le tout est encadré par des éléments de la doctrine bouddhiste, mais la forme du rituel et son objectif sont plutôt conformes à des rituels anciens. L’imaginaire (dieux-démons, do ut des, offrandes, les tormas symbolisant des substances animales…) à l’origine de ces rituels est présent dans les rituels bouddhistes et perpétré.

Même dans la logique des termas, ceux-ci apparaissent à une certaine époque où ils peuvent être utiles. Pourquoi, tant de rituels du Cycle vidyadhāra, furent-ils « redécouverts » au XVI-XVIIème siècle, une période avec un climat de guerre civile[4] ? Pourquoi particulièrement dans l’école des anciens ? Pourquoi eurent-ils du succès, au point où toutes les autres écoles les avaient adoptées par la suite ? Pourquoi il y avait plutôt davantage de rituels à cette époque (XVI-XVIIème siècle)[5], jusqu’à nos jours, qu’au XIIème siècle ? La XVI-XVIIème siècle, c’est aussi l’époque où sont redécouverts les méthodes alchimiques attribuées à Jābir (Mahāsiddha Dza-bir ou Dza-ha-bir).

L’héritage du Jâbir tibétain consiste en trois cycles d’instructions, qui furent respectivement élaborés par 'Bri-gung Rin-chen-phun-tshogs (1509-1557), 'Jams-dbyangs Mkhyen-brtse'i-dbang-phyug (1524-1568) et vidyadhāra Nyi-zla-klong-gsal (XVIIème siècle mort en 1695), aussi appelé « Ali Lama » ou « Lama Ali » (a li bla ma, bla ma a li). Michael Walter[6] spécifie que les deux premiers cycles sont des transmissions plutôt scripturales, tandis que dernier cycle est du type « trésor inspiré » (tib. dgongs gter).

De quoi l’intérêt pour la Science de vidyadhāras fut-il l’expression à cette époque turbulente ? D’une recherche de pouvoir(s) très certainement.
« Le Vème Dalaï Lama (1617-1682) fut une figure politique et religieuse majeure de l’histoire du Tibet. Chef spirituel et temporel du pays, unifié sous son autorité à partir de 1642, il fut le véritable fondateur de la théocratie lamaïque et le Dalaï Lama le plus puissant de tous. Homme politique exceptionnel, grand administrateur et bâtisseur, il fut également un écrivain très prolifique et un maître spirituel hors du commun. »[7]
Quant au révélateur Lhatsün Namkha Jikmé (1597-1653), il fut celui qui installa en 1642 le fermier Phun tshogs rnam rgyal (un descendant du roi tibétain Khri srong lde btsan) de Gangtok sur le trône du Sikkim (tib. sBas yul ‘Bras mo ljongs). Lhatsün Namkha Jikmé, né dans une famille noble, fut surtout le disciple de ‘Ja tshon snying po (1615-1672) dont il reçut de nombreuses instructions de la tradition des révélations. C’est à sa demande qu’il partait au Sikkim en 1646 suivi de quinze disciples. Pour arriver à ses fins politiques, il cita des sūtras où le Bouddha aurait prophétisé les différentes lignées de monarques ainsi que des prophéties de son maître ‘Ja tshon snying po et du révélateur nyingma Dordjé Lingpa[8], pour trouver avec deux complices celui qui doit devenir le nouveau roi du Sikkim.
« Quand il arriva aux portes du pays caché, il fit un certain nombre de déclarations et de promesses aux dharmapalas liés par serment du pays caché (tib. sBas yul) en leur enjoignant de se souvenir de leur serment de protéger le Dharma et le pays caché. Il fit alors des offrandes de fumigation aux dieux du terroir et se renda à Yog bsam, où il arriva le troisième jour du huitième mois tibétain (quatre mois et huit jours après son départ de Zhigatsé). Les Chroniques du mnga’ bdag [bdag Phun tshogs rig ‘dzin, né au Tibet occidental en 1592][9] considèrent cet événement comme la dernière réalisation des prophéties du Lung bstan bka’ rgya et des Sept instructions profondes et secrètes de Khri srong lde btsan, qui rapportent comment un individu qui est à la fois un répa (ras pa) et le descendant du roi ouvrira le pays caché et ré-établira la dynastie de Khri srong lde btsan. »[10]
Tout cela est très politique et montre comment un des agendas de l’école des anciens était ( ?) le rétablissement de la dynastie de Khri srong lde btsan. Le pouvoir a besoin de rituels et s’est toujours entouré de cérémonies. Confucius en était très conscient et son projet de restaurer des anciens rituels et sacrifices avait des visées clairement politiques. Il chercha sa vie durant à offrir ses services aux puissants.

Distiques de Saraha avec le commentaire d'Advayavajra :

« [DKG n° 2]
།ས་ཆུ་ཀུ་ཤ་དག་བྱེད་དང༌།
Ils se purifient par la terre, par l'eau, par l'herbe kuśa

Ni par les oblations au feu (sct. homa) extérieurs, ni en embrasant leurs corps (litt. les ensembles d'appropriations, skandha) dans le feu sans avoir isolé la force vitale intérieure auparavant, n'ont-ils réussi à atteindre le bien souverain.

།ཁྱིམ་ན་གནས་ཤིང་མེ་ལ་བསྲེག
Ils s'asseyent dans un âtre et se brûlent dans le feu 

Ils se soumettent à des épreuves futiles. Comme ils ne réussiront pas non plus à se libérer la vie suivante,

།དོན་མེད་སྦྱིན་སྲེག་བྱེད་པ་ནི།
Leurs oblations sont inutiles 

Ils n'auront pas accès à l'approche authentique et par leur aveuglement se font du mal à eux-mêmes.

།དུ་བས་མིག་ལ་གནོད་པར་བས།
Et dérangent les autres par la fumée »

Comme toujours dans mes billets, je me place intentionnellement du côté d'un occidental contemporain, assumant pleinement ses nombreuses limitations, qui n'est pas un bouddhiste natif et peut désormais connaître toutes les formes de bouddhisme. Il comprend donc qu'au cours de son histoire et de son implantation dans différentes zones géographiques, y compris au Tibet, le bouddhisme s'y est acclimaté et a éventuellement intégré des cultes locaux. Cet occidental, qui est le produit de son temps, se permet donc de distinguer (quelle arrogance !) entre ce qui pourrait être adapté aux occidentaux et à leurs valeurs et ce qui l'est moins à ses yeux, au risque de laisser échapper quelque beaux bébés avec l'eau du bain. Cet occidental supporte généralement assez mal la confusion entre affaires religieuses et séculières, comme dans les cas mentionnés ci-dessus. Imaginez-vous, ce serait comme si, ici en France, certains évoqueraient Charlemagne, ou Jeanne d'Arc (qui entendait des voix), pour donner du poids à leurs propres projets politiques.    

***

Tarifs des rituels à Shechen (Ri bo bsang mchod, offrandes de serkyem,...)

Conférence : Incense in the Zoroastrian Rituals


[1] « Making an auspicious fire in a clean vessel or burner, burn aromatic woods, resins, medical plants, the three white and three sweet substances, (yogurt, milk and butter; sugar, molasses and honey) and all kinds of incense and powder—whatever you have available, and sprinkle it with pure water. »

[2] The Cults of Uruk and Babylon: The Temple Ritual Texts As Evidence Marc J. H. Linssen

gser skyem

[3] Comparer avec le serkyem (tib. gser skyem), offert aux dharmapala.

[4] The ‘Tibetan’ formation of Sikkim: religion, politics and the construction of a coronation myth, Saul Mullard

[5] Voir aussi Le manuscrit des Visions secrètes qui date du vivant du Ve Dalaï Lama. Secret visions of the fifth dalai lama : the gold manuscript in the fournier collection musée guimet, paris Samten Karmay

[6] Articles (Scribd) de Michael Walter sur Jâbir
Jâbir le yogi bouddhiste, partie 1
Jâbir le yogi bouddhiste, partie 2, énérgies vitales et immortalité
Jâbir le yogi bouddhiste, partie 3, Réflexions sur un Yoga transformationnel international

[7] Rituels tibétains. Visions secrètes du Vème Dalaï Lama (1617 – 1682) 6 novembre 2002 – 24 février 2003 Musée national des Arts asiatiques-Guimet

[8] « lHa btsun chen po, by the prophetical tradition of the rNying ma pa school. In the mNga’ bdag appendage to the Nam rtse edition of the rgyal rabs gsal ba’i me long the prophesy of rDo rje gling pa is quoted: “there will arise (a situation) which resembles the hawk hunting for prey, and an individual who is a descendent of the lineage of Khri srong lde btsan (will act as) a symbol of the former attachment to the innate ground of the interior of the sacred land of Sikkim”

[9] « The second important Tibetan figure in Sikkimese religious and political history was mNga’ bdag Phun tshogs rig ‘dzin, who was born in the palace of Sag khri mkhar in western Tibet in 1592, after which he and his father left western Tibet for dBus gtsang. It appears that Phun tshogs rig ‘dzin was born into quite a privileged family that ruled a portion of western Tibet, bordering on Mang yul Gung thang. Further it appears that this family had an important connection with the kings of Mustang as A mgon bsam grub rab brtan (the king of Mustang) was married to the second daughter of Phun tshogs rig ’dzin and that this connection would prove important in Phun tshogs rig ’dzin’s later life. »

[10] « When he reaches the outer door of the hidden land he issues a number of proclamations and promises to the oath bound protectors of the hidden land and entreats them to remember their oaths to protect the Dharma and the hidden land. He then offers bsang to the local divinities and proceeds toward Yog bsam, where he arrives on the third day of the eighth Tibetan month (four months and eight days after he left Zhigatse). The mNga’ bdag history marks this event as being the final completion of the prophesies from the Lung bstan bka’ rgya and The seven profound and secret teachings of Khri srong lde btsan which relate that an individual who is both a ras pa26 and a descendant of the Tibetan kings will open the hidden land and re-establish the dynasty of Khri srong lde btsan. »

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