mardi 14 juin 2016

Atlas rencontre le Bouddha

La Chute des Titans, par Jacob Jordaens, vers 1636-1638, Musée du Prado (Madrid)
« L’art gréco-bouddhique est, selon Alfred Foucher en 1905N 1, une synthèse de styles grecs et indo-bouddhistes qui fut, tout d'abord, pratiquée au Gandhara (Pakistan, région de Peshawar) au début de notre ère, sous l'Empire Kouchan. 
Depuis cette date les connaissances se sont affinées. Cette forme d'art hybride est apparue longtemps après que les souverains indo-grecs, descendants des compagnons d'Alexandre le Grand, furent entrés en contact avec des bouddhistes indiens, en particulier sous Ménandre Ier (règne -160 à -135 environ), appelé Milinda en sanskrit. Le développement de cet art forgé par de nombreux emprunts à des cultures diverses correspond d'abord au bassin du Gandhara et à plusieurs régions voisines, où des groupes de culture différente se rencontraient sur les routes commerciales, les « routes de la soie ». Il semblerait que certains groupes de culture grecque se soient maintenus bien après la disparition des anciens royaumes indo-grecs. Le pouvoir ayant souvent changé de mains, le bouddhisme n'était pas la religion dominante et très peu représentée dans les villes. Mais de nombreuses communautés monastiques se sont installées à flanc de montagne, où l'« art gréco-bouddhique » est apparu dans ce contexte : les commanditaires, bouddhistes laïques, étant majoritairement des commerçants en rapport avec ces routes : tournées vers l'Inde, l'Iran, les steppes , l'Asie centrale orientale et la Chine. » (Wikipédia)
Dans cet art gréco-bouddhique, on voit des dieux ou héros d’origine grecque côtoyer le Bouddha ou des bouddhistes. Comme par exemple dans le relief ci-dessous, présenté comme étant l’adoration des Trois joyaux (Triratna)[1].

Bas-relief "Triratna"Afghanistan oriental période kouchan II-IIIème siècle
Un yakṣa porte la roue du dharma, surmontée de trois autre roues représentant les Trois joyaux (Triratna) adorées par des moines bouddhistes. En voici un autre exemple que l’on trouve sur le site exoticindiaart.com, intitulé « Triratna ».

Bas-relief "Triratna" Gandhara
Et encore un troisième ici (pas de référence)

Bas-relief "triratna" Gandhara
Toujours trois roues (triratna), portées par un yakṣa et adorées par des moines bouddhistes.

Or, il existe une variante, beaucoup plus intéressante (qui m’avait été signalée parChristophe Amory), qui donne un autre éclairage sur la nature de la scène. Je soupçonne qu’il s’agit d’une variante plus ancienne. Il s’agit d’un « bas-relief représentant un personnage soutenant les trois roues au milieu d'adorants et assisté de deux Bouddhas. Schiste gris. 21,5 x 28 cm Art du Ghandara, Ie - IIIe siècle Provenance: Vente… - Coutau-Bégarie - 27/05/2016 » (Catalogue Drouot.com)

Bas-relief Gandhara IIIème siècle (anciennement catalogue Drouot)
Notre yakṣa est barbu et ressemble au titan Atlas. Des moines bouddhistes se trouvent à sa gauche et le Bouddha et Vajrapāṇi à sa droite. Une représentation nettement plus gréco-bouddhique. On commence à se douter que les trois roues n’ont peut-être pas toujours symbolisé les Trois joyaux. Nous savons par ailleurs les liens entre (le yakṣa) Vajrapāṇi et le héros grec Héraclès.

Atlas était un titan qui participa à la bataille (titanomachie) entre les titans et les dieux de l’Olympe. Les titans furent battus et expédiés dans le Tartare, mais Atlas fut condamné à porter les Cieux sur ses épaules à l’angle occidental de la Terre (Gaia), afin d’éviter que la Terre et les Cieux s’unissent de nouveau, devenant ainsi le double de Céos/Koios/Polos (la Voûte céleste). On retrouve son nom d'ailleurs dans "Océan Atlantique" et dans "Atlantide" ("île d'Atlas).

Il existe une idée fausse qu’Atlas était condamné à porter le globe terrestre sur ses épaules, mais les représentations anciennes le montrent en train de porter des sphères célestes et non uniquement la Terre sur ses épaules (source).

Atlas (sec II d.C.). 
Già nella Collezione Farnese,(Museo Archeologico Nazionale di Napoli)
Le bas-relief avec l'Atlas barbu nous montre donc Atlas portant les sphères célestes en compagnie du Bouddha et de Vajrapāṇi. Pourquoi Vajrapāṇi ? Selon la mythologie grec, Héraclès rencontra Atlas en exécutant les douze travaux, notamment l’onzième, quand on demande Héraclès de rapporter les fruits d'or d'un arbre (du jardin des Hespérides[2]), cadeau de Gaia (Terre) à Héra. Gaia avait planté ce pommier dans son jardin divin sur les pentes du mont Atlas, « là où les chevaux du char du Soleil, hors d'haleine achèvent leur randonnée ». Quand au onzième mois, le soleil atteint le bout de sa course. C’est Atlas qui allait chercher les pommes pendant que Héraclès portait la voûte céleste. Ce mythe recouvre d’ailleurs beaucoup de mythes anciens qui ne sont pas uniquement grecs… (voirCharles-François Dupuis)

Bas-relief
Atlas rapporte les trois pommes, tandis que Héraclès porte la voûte terrestre

(Source : lécythe à fond blanc créé entre 490 et 480 av. J.-C.,
Musée national archéologique d'Athènes)
« Héraclès franchit le détroit de Gibraltar d'où s'élèvent les colonnes à son nom, afin de rencontrer le Titan Atlas, car ce dernier est le seul à pouvoir l'aider dans sa quête des pommes d'or poussant dans ce fabuleux jardin des Hespérides situé dans cette région extra-océanique réservée uniquement aux immortels. Arrivé sur la pointe nord du continent africain, Héraclès découvre l'immense Atlas courbé sous le poids de la voûte céleste qu'il est chargé de supporter depuis la défaite des Titans contre les dieux de l'Olympe. Atlas écoute les raisons de sa visite et lui propose de se rendre au jardin des Hespérides pour y cueillir trois pommes d'or mais à la seule condition qu'Héraclès porte le fardeau de la voûte céleste. Ce dernier accepte et endosse sur ses épaules le poids du ciel tandis qu'Atlas part chercher les fruits d'or. Après plusieurs heures d'attente, Atlas réapparaît avec trois fruits d'or à la main. Atlas se propose d'aller porter lui-même les pommes à Eurysthée. Conscient du risque qui pèse sur lui, Héraclès utilise une ruse, il feint d'accepter le service du Titan et le prie de reprendre le poids du ciel, pour quelques instants seulement, le temps de trouver un bon coussin pour ses épaules. Atlas pose les pommes d'or sur le sol et reprend la voûte céleste en toute confiance ; mais quand il aperçoit Héraclès ramasser les fruits qu'il a cueillis et s'éloigner avec un geste d'adieu, il se rend bien compte qu'il a été piégé. » (Wikipédia)
Il n’est pas impossible que dans notre bas-relief Atlas est représenté portant les sphères célestes, qui dans le bouddhisme sont les trois mondes (triloka), plutôt que les trois joyaux (triratna). Comme vu dans d’autres billets, le Bouddha est souvent représenté côtoyé par Vajrapāṇi/Héraclès à la façon d’un double, peut-être avec l’intention de montrer que la force du Bouddha est la force d’Héraclès, le héros solaire. D’ailleurs tout comme Héraclès, le Bouddha est réputé pour ses douze actes, qui renvoient évidemment aux douze mois et la course du soleil.

Un autre élément intéressant est que les titans grecs deviennent des yakṣa indiens :Vajrapāṇi, Atlas,...

Greco-Buddhist (1-200 av. J.C.) 
Atlas, portant un monument bouddhiste à, Hadda, Afghanistan
J’aimerais faire encore un dernier rapprochement, soyez indulgents, beaucoup plus osé. Le titan/yakṣa Atlas qui porte la voûte céleste me fait penser à Yama (façon yakṣa) tenant les six mondes dans ses griffes, et le Bouddha à côté montrant la sortie.

La roue du saṁsāra

Les deux représentations pouvaient-elles avoir un quelconque lien ?

Pour un autre billet sur les chefs de yakṣa venus négocier avec le Bouddha.


***

[1] « Three Jewels, or Triratna. Eastern Afghanistan. Kushan period. 2-3 century » San Antonio Museum of Art.

[2] Hespéride signifie « fille d’Hespéris, l’Occident, le Couchant personnifié »

2 commentaires:

  1. Concernant cette stèle que je viens d'acquérir :
    Les trois Roues qui s'entrelacent :
    Les trois Cakras (Roues) sont le symbole de la triple mise en branle de la Roue de la Loi du Dharma. Quand le Bouddha, dans le Parc aux gazelles près de Bénarès, révèle à ses premiers disciples les quatre saintes vérités (âryasatya), il effectue, disent les textes, « la mise en branle de la Roue de la Loi », dharmaca- krapravartana.
    Il est à noter que les rayons (5 à 6) des trois Roues entrelacées sont des feuilles de Ficus religiosa (Siddhartha Gautama aurait atteint l’illumination sous cet arbre).
    Cette stèle est rare, car il faut savoir que cette figuration des trois Roues non seulement est restée limitée, dans le temps et dans l'espace, à l'aire gréco-bouddhique (une innovation limitée au Gandhara, Zwalf, Wladimir, A Catalogue of the Gandhara Sculpture in the British Museum, Vol I & II, London, BMP, 1996), mais encore que celle-ci a connu parallèlement, soulignons-le, la figuration générale par une unique Roue ; cet emploi limité n'est certes pas dénué de
 signification : il révèle, à notre sens, la concordance de cette interprétation plastique particulière avec une certaine modalité de la mise en branle de la Roue de la Loi. Autrement dit : même en pays gréco-bouddhique, la Première Prédication aurait été représentée, comme ailleurs, par la classique Roue de la Loi et, aussi, dans la modalité de « la Roue tournée de trois manières » (Alita Vistara, trad. Foucaux, p. 348 et p. 330
), de la Roue que le Bouddha « fit tourner trois fois ». La triple roue est, comme la roue unique, la Roue de la Loi. Et que trois roues soient placées sous la main du Buddha, qu'elles soient placées en alignement ou entrelacées sur un motif tricuspide ou supportées par une colonne ou comme ici par un Atlas, qu'elles soient accompagnées ou non de gazelles, il ne s'agit que de la représentation symbolique, par le Cakra, du Dharma (Bénisti Mireille. III. A propos du Triratna. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 64, 1977. pp. 43-82).

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  2. Afin de découvrir des Vajrapani, des Atlas et bien d'autres représentations du Gandhara, je vous propose d'explorer https://fr.pinterest.com/christopheamory/.
    Cordialement Christophe AMORY

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