mercredi 6 janvier 2016

L'alchimie comme un doigt montrant la lune


Two-Armed Akshobhya Sahaja Guhyasamaja in union with Vajra Dhatvishvari
Le mot hylè, parfois orthographié « hylè », provient du grec ancien ὒλη, qui indique la matière (première) dont une chose est faite. Dans le Corpus Hermeticum, attribué à Hermès Trismégiste, la hylè correspond à la « matière du monde » en tant que première création de Dieu, et principe du monde : « Il faut savoir en premier lieu, que Dieu et le Monde, qui chez les Grecs est appelé Hylé, étaient avant toute autre chose que Dieu crea. » (source)
« L'alchimie se propose d'opérer sur une Matière Première de façon à obtenir, par une série de manipulations, la Pierre Philosophale, capable de réaliser la projection, c'est-à-dire la transformation des métaux vils en or. » (Wikipédia)
Dans l’alchimie, la matière première peut être la matière première, une quelconque matière, qui subira les transformations, ou elle peut prendre le sens plus hermétique de « spiritus mundi ». En Inde, cette Matière première était appelée « rasa », essence, mercure, or et la science de l’alchimie « rasāyana » (litt. la voie – āyana - de l’essence – rasa)[1]. Tout comme l’alchimie, le rasāyana peut aussi prendre des formes plus ou moins intériorisées ou « spirituelles », mais plus tardives.

Le Nāgārjuna médiéval, à qui l’on attribue le cycle Āryacakra du Guhyasamāja Tantra, aurait été un véritable alchimiste. Il serait l’auteur des traités alchimiques Kakṣapuṭa et Rasendramaṅgala. Le Guhyasamāja se présente cependant comme une forme intériorisée de l’alchimie. Cette évolution existe aussi en occident
« Tout ce qui existe et vit possède une âme. Qu'est-ce que l'âme, sinon une partie de l'âme divine. La transmutation est une régénération de l'âme humaine. Grâce au feu, elle permet de passer de l'imperfection à la perfection. C'est là le but suprême de l'alchimie : la purification de l'âme, les métamorphoses de l'esprit. Ainsi, l'alchimiste doit-il être un croyant sincère, il doit vivre harmonieusement, s'affranchir du mensonge, être dépourvu d'ambition, ne jamais tremper dans aucune entreprise coupable ». (Paracelse) 
« L'accomplissement du Grand Œuvre rend l'homme bon, il arrache en lui les racines de tous les péchés, notamment l'avarice. L'homme devient alors généreux, doux, pieux, croyant et craignant Dieu. Car dorénavant, il sera de plus en plus pénétré de la Grâce et de la Miséricorde de Dieu ainsi que de la profondeur de son œuvre merveilleuse ». (Nicolas Flamel)
Tout comme l’alchimie, le Grand Œuvre peut se pratiquer à différents niveaux.
« [L]es manipulations de la Matière Première s'effectuent en trois phases, distinguées par la couleur que prend la matière au fur et à mesure : l'Œuvre au Noir, l'Œuvre au Blanc et l'Œuvre au Rouge. Les trois œuvres semblent correspondre d'une part à un rythme astronomique (nuit, aube, apparition du soleil), d'autre part à des rythmes biologiques (mort et résurrection, putréfaction de la graine au sein obscur de la terre, naissance et croissance de la fleur ou de la plante). Cela dit, les trois œuvres sont aussi trois types de manipulation chimique. L'Œuvre au Noir prévoit une cuisson et une décomposition de la matière, l'Œuvre au Blanc est un processus de sublimation ou de distillation, et l'Œuvre au Rouge marque le stade final (le rouge est la couleur solaire, et le Soleil est souvent mis pour l'Or, et vice versa). Selon certains, c'est à la phase de putréfaction (mort) que se libèrent les deux agents primordiaux de l'œuvre: le soufre (chaud, sec et masculin) et le mercure (froid, humide et féminin). La fusion de ces deux principes, symbolisés aussi par le Roi et la Reine, représente les Noces Chimiques dont le résultat (parfois appelé Rebis) est la naissance d'un Enfant androgyne, le Sel Philosophai (Œuvre au Blanc). De là, on passerait à l'Œuvre au Rouge, expérimentalement très obscur, et mystiquement entendu comme moment d'extase et illumination absolue. » (Umberto Eco, Les limites de l’interprétation)
Grâce aux processus de distillation et de sublimation, l’alchimiste peut extraire ou isoler l'"esprit" d'un corps et l'y réintroduire. On retrouve ce processus d’isolation dans le Processus à cinq degrés (Pañcakrama) attribué à Nāgārjuna le siddha.
Premier degré : purification du corps (kāyaviśuddhi) ou solitude du corps (lus-dben) ;
Deuxième degré : purification de la parole (vāgviśuddhi) ou solitude de la parole (ngag-dben) ;
Troisième degré : purification de la pensée (cittaviśuddhi) ou solitude de la pensée (sems-dben) ;
Quatrième degré : éveil total dans la joie (sukhābhisambodhi) ou rayonne­ment (’od-gsal) (ābhāsvara);
Cinquième degré : fixation du joug (zung-‘jug) (yuganaddha), ce que Roerich glose par suprême enlightenment, degré caractérisé par l’absorption du « corps physique » dans le « corps mental ». (Les Bouddhistes kaśmīriens au Moyen âge par Jean Naudou)
Les trois premiers degrés sont l’isolation progressive du corps, de la parole et de l’esprit, du plus grossier au plus subtil. C’est la dissolution de l’état manifeste. Le quatrième degré est l’éveil total dans la joie (sukhābhisambodhi) ou rayonnement (ābhāsvara), qui pourrait bien correspondre à une Œuvre. Et le dernier et cinquième degré est l’union des contraires (sct. yuganaddha, lat. coniunctio oppositorum), qui pourrait bien correspondre à l’Œuvre au Rouge.
« Le résultat de cette union est la naissance de l’enfant, pur et innocent (filius-philosophorum) : la pierre philosophale, le symbole de la renaissance spirituelle. L’esprit humain reconnaît sa propre nature. Cette vérité absolue ne peut plus être exprimée par des mots et elle ne peut être pensée. Les initiés utilisent un langage cryptique en se servant entre autres d’anagrammes et d’alphabets secrets. 
L’œuvre entière qui mène à la production de la pierre philosophale porte le nom de Grand Œuvre (opus magnum). Cette œuvre se produit en sept jours (le temps de la création du monde), en une année (le cycle des saisons) ou en neuf mois (le temps d’une grossesse). La pierre philosophale est le rebis (du latin res binae) qui symbolise l’union des opposés (ill. 10) : c’est un être double, un hermaphrodite, l’homme et la femme, le fixe et le volatil. » (Diane Et Mercure. L'Alchimie À L'Œuvre Dans la Chartreuse de Parme de Stendhal, Lydia Bauer, pp. 43-44)
La Pierre Philosophale, réunissant toutes les couleurs, possède toutes les puissances. Pour revenir au Pañcakrama, il y est question des trois apparences ou luminosités (tib. snang ba gsum). L’apparence blanche est appelée « luminosité » (tib. snang ba). L’apparence rouge est appelée « accroissement » (tib. mched pa) et l’apparence noire « recueillement profond » (tib. nyer thob, sct. ālokasyopalabdhiśa), qui est définie comme « un état de conscience subtile pendant les degrés de dissolution, où tout semble pénétré par une noirceur épaisse nocturne »[2]. Sans être un spécialiste ni en alchimie ni en le Pañcakrama, je pense que l’on peut dire que ces trois degrés aient pu être inspirés par le rasāyana. Ceci n’était qu’un exemple, il y en a beaucoup d’autres, qui mériteraient d’être étudiés.

Je vois aussi une correspondance possible avec les trois guṇa, qui sont les trois qualités constitutives de la Nature Primordiale (sct. mūlaprakṛti). A savoir le Bien ou Pure Essence de l'Être sattva (pureté, vérité), la Passion rajas (force, désir), et la Ténèbre tamas (ignorance, inertie). En gros, la dualité « chaud » < > « froid », et leur état indifférencié, que ce dernier soit éveillé (« Noces Chimiques ») ou non-reconnu.

Le processus alchimique peut aller dans les deux sens, (ré)génération ou dissolution. La mort (corruption et putréfaction) et la naissance (génération). La naissance est alors l’émergence de l’état indifférencié. Au niveau du Yoga, cela se traduit par la « goutte indestructible » (tib. mi shig pa’i thig le), qui, pour les réincarnationistes, est ce qui « renaît », en se mélangeant avec la bodhicitta blanche et rouge (tib. (byang sems dkar po et byang sems dmar po), les gouttes (sct. bindu) respectivement du père et de la mère. Celle du père, blanche, monte à la roue (sct. cakra) du front et celle de la mère, rouge, descend à la roue du nombril. La « goutte indestructible » restant dans la roue du cœur. Et à la mort, le processus ira dans l’autre sens.

Quand le processus de la génération se déroule de façon éveillée (abhisaṃbodhi), « le résultat de cette union est la naissance de l’enfant, pur et innocent (filius-philosophorum) », immortel, car non réellement « né ». « L’esprit » qui est ainsi extrait de et réintroduit dans « la matière » de façon éveillée, est immortel.

Les tantras (Guhyasamāja, Kālacakra…) sont des mélanges complexes de plusieurs filières (dont l’alchimie en est une), présentés comme un ensemble indissociable. Ce qui rend possible leur utilisation bouddhiste est le concept de la vacuité. Une des phrases de Nāgārjuna qui est le plus souvent citée est « Pour celui la vacuité est possible, tout objectif est possible. Pour celui la vacuité n’est pas possible, rien n’est possible » (tib. gang la stong pa nyid srid pa//de la don rnams thams cad srid//gang la stong nyid mi srid pa// de la ci yang mi srid do). C’est la vacuité qui a permis l’intégration et l’utilisation « habiles » (sct. upāyakauśalya) de toute méthode, y compris des méthodes théistes comme l’alchimie et la magie. Mais si ces méthodes, leur cadre et les éléments qui la constituent sont pris comme une réalité, voire comme LA réalité (tib. chos nyid) ou « le Pur », elles ne sont plus proprement « bouddhistes ». Quand on écrit, en expliquant le « Livre des morts tibétain », qu’il y a « danger » à interpréter le Livre des morts tibétain de façon non-traditionnelle[3] et à passer ainsi à côté de sa « fonction véritable »,[4] on parle sans doute de la méthode d’un point de vue hermétique et Traditionnel, mais peut-être au dépens de l’habileté (sct. upāyakauśalya) et de la vacuité. Tout y semble alors très réel, et certainement plus réel que toute la réalité d’autres interprétations et de notre expérience ici-bas. Au lieu de considérer le dépassement de la naissance et de la mort par la vacuité, et de rendre « tout possible » ici-bas, ce qui se passe ici-bas ne serait alors rien comparé à ce qui se passe là-haut. Le « danger » étant de passer à côté de l’opportunité unique que présente les expériences yoguiques post-mortem de la « goutte indestructible ».

La pratique spirituelle peut évidemment être expliquée à l’aide de métaphores d’autres filières ou d’autres systèmes, si ceux-ci « parlent » aux destinataires. À l’époque de Nāgārjuna « le médiéval », les métaphores de l’alchimie, de la pensée magique et tout ce que cela implique, « parlaient ». Mais ce n’est plus le cas de nos jours, en occident, sauf pour des anthropologues, des alchimistes amateurs, et des amateurs de la Tradition. Sans notes, sans explications, et sans ré-interprétation, on pourrait passer à côté de la fonction propre des métaphores qui est de pointer vers la lune, et non d’être prises pour elle.

***

MàJ 13012015 Version abrégée du Livre des morts tibétains (en anglais) par Tulku Urgyen Rinpoche ("we can of course hope for that death is the end of everything, but sorry, we will be sadly surprised!")

[1] Voir par exemple le Rasaratnākara (VIIIème) de Nityanātha Siddha. Article de Dominik Wujastyk, An Alchemical Ghost: The Rasaratnākara by Nāgārjuna

[2] « Thim rim 'char skabs su srod kyi smag rum 'thug pos khyab pa lta bu las gzhan gang yang mi 'char ba'i yid shes phra mo ». Source : bod rgya tshig mdzod chen mo

[3] De façon psychologique (Trungpa), symbolique etc., ou en dehors du cadre du Dzogchen et du tantrisme.

[4] « En tenant un discours moderne en rapport avec notre quotidien, Trungpa montra que les bardo évoquent quelque chose de familier et non de mystérieux ou d’ésotérique. Simultanément, sa définition n’était pas très différente de celle de Longchenpa qui décrit le bardo comme un état où les phénomènes semblent suspendus entre deux (bar) limites temporelles. En transposant les six destinées ou les six « mondes » du samsara pour en faire six états psychologiques , Trungpa ne cherchait pas tant à renier les renaissances dans les différentes destinées qu’à faciliter la compréhension de ces six mondes par un auditoire d’Occidentaux peu enclins à adopter l’idée de la transmigration. Enfin, en expliquant que des dissolutions d’éléments se produisent dans les moments d’incertitude ou lors de chocs émotionnels, il ne dérogeait pas à la vision du Vajrayāna, où il est dit que l’esprit de claire lumière peut faire surface en de nombreuses circonstances pour le yogi averti, par exemple à l’occasion d’un orgasme, d’une douleur ou d’un choc psychologique. Il y avait cependant des limites à la réinterprétation d’éléments traditionnels dans un contexte où les nouveaux bouddhistes occidentaux ignorent tout des textes originaux. Ainsi présenté, Le Livre des morts tibétain semblait s’appliquer davantage à la vie qu’à la mort et au contexte funéraire, ce qui est bien entendu une omission de taille si on se rappelle la fonction véritable du Bardo Thödröl. Et ni dans le commentaire ni dans la traduction, l’importance du Dzogchen et du tantrisme en tant que préparation à la mort ne transparaissait. Tout au plus la préparation à la mort paraissait-elle d’abord psychologique. D’où le danger, pour un public occidental non averti, d’imaginer qu’il n’y avait que cela dans le Bardo Thödröl, ou encore que l’essence de cette œuvre était tout entière contenue dans cette présentation. » Le livre des morts tibétain, Philippe Cornu, pp. 965-966

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