dimanche 15 novembre 2015

Les scénaristes du Bouddha s'amusaient beaucoup



Parler d’apocryphes ou de pseudépigraphes dans le cadre d’une religion est faire preuve de mauvaise foi. Il faut en avoir une sacrée dose pour attribuer certains textes à Dieu, à Jésus, au Bouddha…, tout en stigmatisant d’autres de pseudépigraphes. Les sūtra ne sont évidemment pas les paroles du Bouddha (buddhavacana), mais de leurs auteurs anonymes, qui doivent sans doute se considérer comme les fidèles défenseurs de sa Parole.
« Tout ce que le Bouddha a dit, est bien dit » disaient les Hinayanistes. Les Mahayanistes retournèrent ainsi l’axiome « Tout ce qui est bien dit, le Bouddha l’a dit » implicitement, virtuellement, écrit Léon Wieger.[1]
Les bouddhistes, connaissant la relativité de la parole, ont souvent un bon sens d’humour. On sent qu’ils se sont bien amusés en écrivant certains sutta, sūtra ou tantra.

Ainsi, le Bouddha s’amuse dans L'aggañña-sutta (A propos du début des choses), quand il tourne en dérision la théorie des brahmanes qui seraient nés de la bouche de Brahma. Qué ! la bouche de Brahma ? « car nous pouvons voir des femmes brahmanes, les femmes de brahmanes, qui ont des règles, qui tombent enceinte, qui mettent au monde des bébés qu’elles nourrissent au sein. Ces brahmanes mésinterprètent Brahma, racontent des mensonges et agissent mal. »

On entend presque rire le Bouddha dans sa barbe gréco-bouddhiste quand Vimalakīrti tourne en dérision tous les héros du « petit véhicule », transforme Śāriputra en femme etc. et inverse absolument toutes les valeurs du petit véhicule. Les auteurs de Paroles de Bouddha réagissent aux œuvres de leurs prédécesseurs. Quand ils reconnaissent de la Buddhavacana bien faite, ils la reprennent à leur compte. Quand ils l’apprécient moins, ils la réinterprètent, l’ignorent ou la parodient. Ils sont très moqueurs. Et la parodie des uns peut être reprise par d’autres et exploitée sous toutes les coutures ou poussée au bout.

L’auteur du très baroque Buddhakapāla-yoginī-tantra-rāja raconte le commencement du tantra dans le tantra même, comme une régression à l’infini. Nous assistons au nirvāṇa du Bienheureux après qu’il a enseigné tous les tantras et mantras. Il se repose alors dans le vagin de la Déesse. Vajrapaṇi le maître ésotérique s’inquiète alors et questionne la yoginī Citrasenā. Le Bouddha a enseigné toutes les innombrables méthodes diverses destinées à des individus de grand, moyen et petit mérite. Mais quid des individus sans aucun mérite du tout, les libidineux, les idiots, les médisants, les sauvages ? Quel mantra ceux-ci pourraient-ils bien réciter pour être sauvé ? La yoginī lance alors des regards lascifs à Śakyamuni, dont la tête s’ouvre et qui produit un mantra (Oṃ buddhe siddhe susiddhe amṛta arje buddha kapāla sphoṭanipātaya trāsaya hūṃ ho phaṭ). Le mantra fuse, réduit les nāgas en-dessous de la septième sphère en cendres, retourne, entre par la bouche de Citrasenā, et resort de son vagin pour finalement retourner dans le crâne du Bouddha. Le mantra est alors confié à Vajrapaṇi.

Ce tantra est comme une parodie de tantra en particulier et de la production de Buddhavacana en général. Les ficelles sont tellement grosses, qu’on ne peut pas ne pas les voir. Vous vouliez un mantra ? En voilà un ! semble-t-il vouloir dire.

Peut-être que l’auteur du Buddhakapāla-yoginī-tantra s’est inspiré de celui du Sūtra de la concentration de la Marche héroïque (Śūrāṅgamasūtra, Taishô n° 945) ? Son introduction vaut également le déplacement. Ananda était parti avec son bol d’aumônes, pour permettre à tous, quel que soit leur rang, d’accumuler du mérite. Il s’est donc aussi rendu dans le quartier des prostitués, mais « il tomba au piège d'un puissant sortilège. Par la force du mantra de Kapila, qui venait du ciel de Brahma, la fille de Matangi l'attira sur une couche impure. » Le Bouddha se trouva ailleurs au même moment, mais fut conscient du danger imminent.
« 97 Alors, l'Honoré du Monde, du sommet de son crâne, émit des centaines de rayons de lumière précieuse qui dispersent toute crainte. Au coeur de la lumière apparût un lotus aux mille pétales, sur lequel était assis un Bouddha au corps de transformation en posture de lotus complet, proclamant un mantra spirituel.
100 Le Bouddha Çakyamuni ordonna à Manjusçrì de prendre le mantra et d'aller fournir protection, et, lorsque le mauvais mantra fut dissipé, d'aider Ananda et la fille de Matangi et de les encourager à retourner là où se trouvait le Bouddha. »
Ce texte appartient au système des sūtra, dont le gardien est Mañjuśrī. C’est donc à ce dernier qu’est confié le mantra, qui doit sauver le libidineux Ananda.

L’auteur fait attention à inclure tous les ingrédients d’un sūtra, tels qu’ils furent en vogue à l’époque donc avec un mantra, mais donnera ensuite la parole au Tathāgata pour déconstruire ce type de sūtra, qui s’appuie sur la remémoration des qualités/marques du Bouddha. Le corps de transformation produit par le Bouddha pour sauver Ananda n’est pas le véritable corps du Bouddha, bien qu’il ait pu sauver Ananda… Ananda a pu être sauvé par ce qu’il avait vu de ses yeux charnels ou ses yeux de l’esprit. Mais qu’avait-il vu au juste ? S’ensuit un dialogue intéressant sur ce que c’est vraiment de voir et de voir le Bouddha ou la Pureté, et où le Bouddha montre comment retourner la vision vers l’intérieur, pour se libérer.
« 114 Ananda dit au Bouddha: «J'ai vu les trente-deux marques spécifiques de l'Ainsi-Venu, qui étaient si suprêmement merveilleuses et incomparables que son corps tout entier en avait une translucidité luisante juste comme celle du cristal.
«J'ai souvent pensé que ces marques ne pouvaient avoir été le fruit du désir et de l'amour. Pourquoi donc? Les vapeurs du désir sont fortes et enivrantes. De la copulation infecte et putride sort une trouble mixture de pus et de sang qui ne peut donner une concentration aussi magnifique, pure et brillante de lumière pourpre et or. Alors j'ai passionnément regardé en l'air, j'ai suivi le Bouddha, j'ai laissé tomber mes cheveux de ma tête» »
Le corps aux trente-deux marques du Bouddha, son sambhogakāya, est un corps pur, où le « pus et le sang » du corps impur sont une « lumière pourpre et or ». Mais il ne s’agit pas de voir l’aspect impur, ni l’aspect pur, mais de retourner la vision sur ce qui voit, et ce qui voit est également vide.
«Le Yogin versé dans les défauts (doṣa-kuśala), pour se libérer de tout développement (prapañca), s’efforce de méditer sur la vacuité (śūnyatā-bhāvanā). Par l’ampleur de cette méditation sur la vacuité, il recherche (paryeṣate) la nature propre (svabhāva) de tous ces points d’appui (āśraya) où la pensée se porte et où elle se complaît (abhiramate), et il les trouve vides (śūnya). Puis, considérant la pensée elle-même, il la trouve vide. La pensée d’où provient un tel jugement, il en recherche aussi la nature propre et la trouve vide. En comprenant ainsi, il entre dans le Yoga sans caractère (animitta). » (l’Ārya-ratnamegha, cité par Kamalaśīla dans les Etapes de la méditation)

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[1] BOUDDHISME CHINOIS TOME I VINAYA MONACHISME et DISCIPLINE HINAYANA, VÉHICULE INFÉRIEUR

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