vendredi 23 octobre 2015

Les Confessions de Bodhidharma


Daruma-zō peint par Hakuin
Parmi les manuscrits chinois de Dunhuang se trouve un texte avec des propos attribués à Bodhidharma (Damo lun, Manuscrit de Dunhuang conservé à Pékin sous la cote « su 99 », Stein 2715, Stein 3375, Pelliot 2923, 3018, 4634 et 4795.), qui avait été traduit en français par Bernard Faure sous le titre "Le traité de Bodhidharma". Ce texte daterait probablement de la moitié du VIIème siècle (Traité, p. 34). Hormis le Traité des deux accès, il comporte aussi deux lettres attribuées à Bodhidharma.

On apprend dans la première lettre que l'auteur (Bodhidharma?) s'est dévoué longuement à toutes sortes de pratiques, y compris celles qui visent une naissance dans les Terres pures. Jusqu'à la rédaction de cette première lettre, il avait cru à l'existence de ces Terres pures et des enfers et croyait changer de forme physique en obtenant le Dao et ses fruits. Il avait mis toute son énergie dans toutes sortes de méthodes, jusqu'à ce qu'il ne saisisse la nature-de- Dharma [dharmatā] et pratiquai à peu près l’Ainsité [tathātā]. Ce fut la fin de la chasse aux "caractères spécifiques [lakṣana]" avec son cortège de naissances et d'extinctions.

L'expérience d'Advayavajra fut un peu la même. Après avoir étudié avec les plus grands (Naropa etc.) et pratiqué les tantras les plus éminents jusqu'à l'âge de cinquante ans environs, il se mit à la recherche de la même "paix profonde" que Bodhidharma et le trouva seulement quand il arriva au bout de sa quête désespérée dans un coin perdu de l'Inde profonde. L'Eveil se révèle alors à lui, en prenant la forme d'un mahāsiddha (on reconnaît ce que l'on veut bien voir).
- Je suis passé par d'innombrables épreuves, mais jusqu'à maintenant, je n'ai jamais réussi à vous rencontrer. Seigneur, je vous demande ne serait-ce que la plus petite faveur.
- Si tu me vois, tu seras libéré, mais si tu ne me vois pas, tu sera libéré [pareillement].
Si tu me vois, tu seras asservi, mais si tu ne me vois pas, tu seras asservi [pareillement].
Alors que viens-tu chercher sur la montagne Cittaviśrama (Repos de la conscience) ? C'est lorsque les cognitions et souvenirs (tib. dran rtog) s'évanouissent dans leur élément (sct. dhātu), que tu trouves le repos. Je ne suis que cela
.

Voici la traduction de Bernard Faure :   

J’ai toujours admiré les anciens sages, et longuement cultivé toutes les pratiques. J’ai toujours estimé les Terres Pures [des Buddhas], et recherché les enseignements qui nous sont parvenus comme un homme assoiffé [recherche de l’eau]. Ceux qui ont réussi à rencontrer Sakya[muni] et à obtenir la Voie suprême sont des millions, et innombrables sont ceux qui ont obtenu les quatre fruits. [Jusqu’ici] je pensais vraiment que les mansions célestes étaient d’autres pays et que les enfers existaient quelque part ; j’étais persuadé qu’en obtenant le Dao et ses fruits, on changeait de forme physique. Je déroulais les sūtras pour y chercher des bénédictions. Dans la plus grande confusion, je tournais en rond, entraîné par mon esprit et créant du karma. Ainsi passai-je plusieurs années, sans m’accorder le moindre repos. Enfin, je parvins à reprendre contact avec la paix profonde et soumettre les objets à l’esprit-souverain. Mais j’avais cultivé pendant trop longtemps des pensées fausses, et, emporté par mes émotions, je percevais des caractères spécifiques [lakṣana]. Quant aux transformations qui se produisaient, j’avais le désir de les résoudre. Finalement je saisis la nature-de- Dharma [dharmatā] et pratiquai à peu près l’Ainsité [tathātā]. Pour la première fois je réalisai que dans le carré d’un pouce [73] n’est rien qui ne se trouve. La perle claire [de l’esprit] pénètre les destinées les plus obscures. Du haut jusqu’en bas, des Buddhas aux insectes, il n’est rien qui ne soit synonyme de pensées fausses, produites par l’esprit de spéculation. C’est pourquoi j’ai mis par écrit mes pensées les plus secrètes. Pour l’instant, j’exposerai les Stances sur les expédients pour accéder à la Voie, comme préceptes pour ceux qui ont des affinités pour ce type d’éveil. Si vous avez le temps, lisez-les.
Grâce au dhyāna assis, vous finirez à coup sûr par voir votre nature originelle.
Même si vous fusionnez et purifiez votre esprit,
La pensée qui surgit, en l’espace d’un instant, vous entraîne dans la transmigration.
Dans cet état, la mémoire ne fait que produire une vie dépravée.
Même si vous recherchez le Dharma et spéculez [sur l’esprit], vous ne pouvez échapper au karma.
De plus en plus souillé par la transmigration, d’esprit a du mal à atteindre l’ultime.
Le Sage, en entendant les huit mots[1], s’éveilla soudain au principe.
Il réalisa pour la première fois que ses six années de pratiques ascétiques avaient été vaines.
Le monde entier est rempli de créatures démoniaques.
Qui crient en vain et se lancent dans des discussions absurdes.
[74]Avec de fausses explications, ils prêchent les êtres.
Ils discutent de remèdes, et s’avèrent incapables de guérir une seule maladie.
Tout est calme, foncièrement exempt de vision de caractères spécifiques.
Comment le bien et le mal, le vrai et le faux, existeraient-ils ?
La naissance elle-même est non-naissance, l’extinction elle-même est non-extinction.
Le mouvement est non-mouvement, la concentration non-concentration.

Extrait du Traité de Bodhidharma, traduction de Bernard Faure, Seuil Sagesses, pp. 72-74

***

Autre extrait du même Traité (parties Mélanges I, p. 80).
Question : "Qu'est-ce que l'esprit de Buddha?"
Réponse : "L'absence de marques spécifiques [lakṣana] de l'esprit est nommée Ainsité (tathātā). Le fait que l'esprit ne puisse être modifié est nommé Essencité (dharmatā). Le fait que l'esprit ne dépende de rien est nommé libération (vimokṣa). Le fait que la nature spirituelle soit affranchie de tout obstacle est nommé éveil [bodhi]. Le fait qu'elle soit paisible et éteinte est nommé Nirvāṇa.


[1] « Tous les phénomènes sont impermanents, ce sont des dharmas qui naissent et s’éteignent. Lorsque la naissance et l’extinction ont disparu, la quiétude est joie. »

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