lundi 13 juillet 2015

Les piliers de la société hindoue selon Max Weber



L’économiste et sociologue allemand Max Weber (1864-1920), l’auteur de L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, est également l’auteur d’un ouvrage dans lequel il analyse la société indienne, Hindouisme et bouddhisme. Ci-après un passage dans lequel Weber explique comment la transmigration et le karma sont les piliers de la société hindoue/indienne et de son ordre social, c’est-à-dire de l’ordre des castes.

De ces mêmes croyances, des bouddhistes qui se nomment « classiques », disent qu’elles sont les piliers du bouddhisme et même du Dharma. Les piliers de la société des castes et du bouddhisme (ou le Dharma éternel, Sanātana Dharma) seraient donc les mêmes ?

Je relève aussi l’idée de Weber de présenter comme un couple la re-naissance et la re-mort. C’est vrai que ce qui avait frappé surtout l’imaginaire occidentale était l’idée de re-naissance, reçue presque comme un message d’espoir : la mort n’est pas la fin, la conscience (individuelle ?) est bien éternelle. On a pu s’enthousiasmer pour l’idée de re-naissance, le même enthousiasme aurait-il pu être possible si on avait appelé la chose « re-mort », l’autre côté de cette médaille brillante ?

Pour un Alan Watts, « la doctrine du karma et de la réincarnation » est une donne culturelle, une institution sociale, un hypnose social, un dispositif ingénieux de justice cosmique qui ne fait pas partie de la doctrine du Bouddha, qui enseigne plutôt la libération de la ronde des renaissances. (source audio).

« En effet, toute la philosophie hindoue et tout ce qu’on peut désigner comme la « religion » des hindous, par-delà le pur ritualisme, était tributaire de la croyance en l’âme.

Aucun hindou ne nie deux présupposés fondamentaux de la religiosité hindoue ; la croyance dans le samsara (la transmigration des âmes) et la doctrine du karman (de la sanction de l’acte). Ces deux points et eux seuls sont les vrais points de doctrine « dogmatiques » de l’hindouisme, et ils sont tous deux liés à une théodicée propre à l’hindouisme et à lui seul : une théodicée de l’ordre social existant, c’est-à-dire de l’ordre des castes.

La croyance dans la migration des âmes (samsara), directement issue de représentations universellement répandues concernant le destin des esprits après la mort, a existé ailleurs qu’en Inde. Dans la Grèce antique, par exemple.


[…]

À l’origine, en Inde, les âmes mortes ne passaient pas davantage qu’ailleurs pour « immortelles ». Les sacrifices aux morts étaient destinés à apaiser et à calmer leur jalousie et leur colère envers ceux qui avaient la chance d’être vivants. Le séjour des « pères » [pitṛloka] restait pourtant problématique. En l’absence de sacrifice, ils étaient menacés, selon les Brâhmana, de mourir de faim ; c’est la raison pour laquelle les sacrifices passaient pour l’action méritoire par excellence. On souhaitait aussi à l’occasion «longue vie» aux dieux et l’hypothèse se répandit de plus en plus que ni l’existence des dieux ni celle des hommes dans l’au-delà n’étaient éternelles. Lorsque, par la suite, leur destin devint l’objet de la spéculation des brahmanes, la doctrine de la « re-mort » se constitua progressivement: l’esprit ou le dieu mort entraient dans une nouvelle existence - et il allait de soi que celle-ci était située sur la terre.

[…]

Deux traits caractéristiques du rationalisme des brahmanes expliquent cependant la signification décisive de cette formulation de la doctrine ; 1. l’idée que chaque action significative d’un point de vue éthique exerce inexorablement son effet sur le destin de celui qui l’accomplit, et qu’un tel effet ne peut donc se perdre ; la doctrine du « karman » ; - 2. la mise en relation de cette doctrine avec le destin de l’individu au sein de l’organisation sociale et par là même, avec l’ordre des castes. Tous les mérites et toutes les fautes (rituels ou éthiques) de l’individu sont consignés dans une sorte de compte courant* dont le solde détermine avec certitude le destin ultérieur de l’âme lors de sa renaissance, de façon très exactement proportionnelle à l’ampleur de l’excédent constaté dans l’une ou l’autre colonne du compte[1]. Il ne peut donc exister ni récompenses ni peines « éternelles » : elles ne pourraient en aucun cas être proportionnelles à une action finie. Le ciel comme l’enfer ne peuvent connaître qu’un temps fini. L’un et l’autre ne jouent de façon générale qu’un rôle secondaire. Le ciel n’était à l’origine qu’un ciel de brahmanes et de guerriers. Cependant, même le pire pécheur peut échapper à l’enfer par des moyens purement rituels et tout à fait confortables : l’énoncé de certaines formules à l’heure de la mort, qui peuvent aussi être prononcées par des tiers (y compris à l’insu du mort et par son ennemi). En revanche, aucun moyen rituel ni aucun acte (accompli dans le monde) ne permettent d’échapper à la renaissance et à la re-mort. La représentation universellement répandue selon laquelle la maladie, l’infirmité, la pauvreté, en un mot, tout ce que l’on redoute dans la vie, sont les conséquences de manquements de portée magique dont on s’est soi-même rendu coupable, consciemment ou inconsciemment, est poussée jusqu’à l’idée que le destin de vie de chaque homme est son action la plus singulière. Les apparences contredisent cependant l’idée que la sanction éthique puisse s’accomplir ici bas dans chaque vie individuelle ; par suite, les brahmanes durent forger, après l’idée de transmigration des âmes, une autre doctrine à caractère manifestement ésotérique ; c’étaient les mérites et les fautes des vies antérieures qui déterminaient la vie actuelle, et ceux de la vie actuelle qui préparaient le destin que l’on connaîtrait dans vie terrestre future. L’homme détermine son destin par ses seules actions personnelles, dans une succession infinie de vies et de morts toujours nouvelles ; telle est la forme la plus conséquente de la doctrine du karman. »

(Hindouisme et bouddhisme, Max Weber, Champs classiques, traduit par Isabelle Kalinowski et Roland Lardinois, p. 226-228)


***

[1] La croyance dans le destin, l’astrologie, l’horoscope étaient très répandus en Inde depuis longtemps. À y regarder de plus près, cependant, il semble que si l’horoscope indique bien les destins, la constellation elle-même est déterminée par le karman, dans sa signification bonne ou mauvaise pour l’individu.

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