mardi 27 janvier 2015

Une proposition modeste


Nous sommes sans cesse traversés par des pensées et des images et celles-ci constituent notre monde. Un vide de pensée est difficilement à concevoir. Aussi, pour chasser certaines pensées, rien de mieux que de les remplacer par d’autres. Notre monde imaginaire est comme une chambre, que l’on peut habiller et personnaliser avec des représentations de personnes ou de choses que l’on aime, et qui finirons par nous rassurer par leur familiarité quotidienne. La présence de certaines images empêchera ou rendra plus difficile l’émergence de pensées et images qui nous angoissent.

Une partie importante du travail que proposent les religions est la maîtrise de notre imagination et de notre imaginaire. En peuplant notre vie et notre expérience d’images positives, les autres auront moins d’occasions de nous inopportuner. Imaginer un être saint comme par exemple un Bouddha, c’est se souvenir (scr. anusmṛtayaḥ) de lui en remplissant l’esprit de son image. Ainsi, on peut remplir son esprit des images du Bouddha, du Dharma, de la Saṅgha, du Maître spirituel, de la discipline morale etc.[1], les garder à l’esprit, ce qui empêchera d’autres pensées et images de nous perturber. Elles nous servent ainsi de refuge.

Le bouddhisme est une voie médiane entre être et non-être, éternalisme et annihilitionisme… Les méthodes qu’il enseigne sont dites être des expédients (scr. upāya), qui sont provisoires. Pour un des maîtres de Maitrīpa, Jñānaśrīmitra, les positions bouddhistes sont des "positions adoptées conditionnellement" (S. vyavasthā[2] P. vavatthāna) pour désigner quelque chose qui est au-delà de la verbalisation et qui s'opposent au concept d’une position réelle. Selon Jñānaśrīmitra, la position réelle du bouddhisme est qu'au fond "rien n'est exprimé".[3] Les positions adoptées conditionnellement, que Jñānaśrīmitra compare à des "mensonges blancs" sont des positions temporaires qui s'appuient sur une part de vérité. Il donne comme exemple la notion de continuum ou de série psychique (S. saṃtata T. rgyud) qui sert de justification à la loi du karma en disant que celui qui a commis un acte en éprouvera le fruit.[4] Ou la notion de la production d'objets qui pourtant n'ont pas d'existence, mais qui sert à contredire l'idée Sāṃkhya que tous les effets préexistent dans leurs causes. Lawrence J. McCrea et Parimal G. Patil expliquent que l'utilisation de positions adoptées conditionnellement permet dans une tradition d'exégèse de rester fidèle à la ligne d'un texte canonique tout en lui donnant une interprétation différente.

Dans un tel système, où toute connaissance s’appuie sur des images et des "positions adoptées conditionnellement" et où toute l’expérience est produite par des causes et des conditions, il n’y a pas de référent stable, pas d’absolu. En dehors des images et des pensées, il n’y a pas de plérôme réel, ou du moins plus réel que le monde qui n’en serait que le reflet, avec des sauveurs que l’on pourrait invoquer et qui viendraient nous aider dans nos diverses besognes.

Nous sommes des êtres conditionnés, qui naissons dans une culture. Une culture est un ensemble de croyances, d’idées, d’images, d’identités etc. partagées qui remplissent l’esprit de leurs membres respectifs. Dans une culture bouddhiste, ces images etc. se rapportent plutôt au fondateur, sa doctrine, sa communauté. Chaque individu, par son environnement, ses appartenances, ses rencontres etc. est confronté à d’autres cultures, d’autres pensées et images, susceptibles de s’entrechoquer avec celles qui l’habitent. Nous sommes donc habités par des images de différentes origines qui peuvent être conflictuelles et causer de l’inquiétude. Le Bouddha et d’autres ont déclaré qu’il y a un « espace » (par manque d’un autre mot), réel ou imaginaire peu importe, où l’on est à l’abri de tout ce qui peut nous habiter.
« Soumis par nature à la naissance, à la maladie, à la vieillesse, à la mort, j’ai cherché ce qui ne nait, ni n’est malade, ni ne vieillit, ni ne meurt… Il y a un non-né, un sans-vieillesse, un immortel, un non-causé : s’il n’y avait pas un non-né, il n’y aurait pas de refuge pour ce qui naît… » [5] Udana VIII.3
Un espace qui peut servir de refuge au milieu du tumulte. Cet espace est possible par la grâce d’une absence de jugement et de choix. Et la possibilité même de cet espace nous montre que le déchirement par des images n’est pas un état inéluctable. Par la même occasion, cela nous dit quelque chose de la nature de ces images. Elles sont extrêmement provisoires, tellement qu’elles sont vides d’essence. Elles ont la réalité, et par là l’importance et le pouvoir, que nous voulons bien les accorder. En tant qu’images, toutes les images se valent. Mais l’image de « l’espace » peut nous procurer la paix, et celle de la vertu le bonheur. La vertu la plus haute est l’altruisme. Pas pour lui-même ou parce que cela est décrété par les religions, mais parce que cela nous sort du cadre qui nous enferme dans un individu et ses besoins limités. L’altruisme crée de l’espace et du bonheur, ce qui correspond à la notion d’Éveil. Il est une pensée précieuse (scr. cittaratna), une pensée immaculée (scr. cittanirmala), libre des poisons, une pensée pure (scr. cittaviśuddhi), capable de tout réaliser (scr. cittacintāmaṇiṃ), une pensée éveillée (scr. bodhicitta), la bonne volonté diraient d’autres.

Quand cette pensée éveillée prend « corps », ce n’est pas ce en quoi il prend corps, en quoi elle se manifeste, qui est l’Éveillé. « Son corps est la nature même de la compassion »[6] Vénérer l’Éveillé (scr. buddha), ce n’est pas vénérer son « corps », ses manifestations, voire des représentations de celles-ci en les remémorant etc. Car elles sont ad hoc, en fonction de l’individu. Leur simple imitation reviendrait à de idolâtrie.
« Qui, aux êtres de diverses dispositions (scr. adhimukti)
Se revèle par divers expédients (scr. upāya)
. »[7]
Ce qui vaut pour l’un, ne vaut peut-être pas pour l’autre, ce qui convient à l’un ne convient pas forcément à un autre. Vénérer l’Éveillé, c’est entretenir la pensée éveillée, lui donner « corps » dans le monde où s’entrechoque des images de diverses sortes, sans perdre de vue que ce en quoi la pensée éveillée prend corps, ne sont que des images, et sans « Se » perdre en oubliant la pensée éveillée.

Āryadeva ou Indrabhūti, à qui sont attribuées les versions tibétaines du Cittaviśuddhiprakaraṇa, est très conscient du caractère provisoire des moyens que l’on choisit pour donner corps à la pensée éveillée. Il rappelle que peu importe la méthode, ce qui importe c’est qu’elle procède d’une pensée pure et qu’on s’y applique avec un mental unifié.[8] A cette condition, on peut utiliser tous les moyens du monde, on est capable d’ingérer et de supporter tous les poisons. Qui peuvent même devenir du nectar. Ce qui rend possible cette transformation est la pensée éveillé, pas la méthode en elle-même. La pensée éveillé n’est pas une pensée magique. Au moyen âge indien et tibétain, période très théocentrée, les dieux étaient omniprésents dans les méthodes du monde. On s’adressait à eux pour accomplir les divers objectifs d’une existence humaine. Pas de problème, dit Āryadeva ou Indrabhūti. S’il faut passer par là, allons-y, mais toujours en procédant à partir de la pensée éveillée.
« Celui qui à travers sa pratique d'une divinité
S'efforce à faire le bien des êtres
Même s'il utilise les objets du yoga
Et en s'y fourvoyant, sera sans faute
. »[9]
A condition de maintenir le Lien symbolique (scr. samaya), c’est-à-dire de rester conscient du caractère provisoire de la méthode (scr. upāya) que l’on adopte et adapte éventuellement. C’est ce Lien symbolique qui sert de garde-fou. C’est le véritable sens de samaya. Autrement dit, il est permis aux bouddhistes « du vajrayāna » d’épouser des méthodes shivaïstes, vishnouïstes, chamanistes etc. à condition de maintenir la pensée éveillée et de maintenir les Liens symboliques (scr. samaya).
« En pensant bien à tous les Liens symboliques (scr. samaya),
Tout en faisant le culte des dieux
Il faut les considérer comme un bien, sans avoir de doutes
Il faut les utiliser en les exhortant par des mantras
Et en appliquant les trois syllabes
On apprend, on réalise et l'on progresse (tib. spar)
. »[10]
Nous avons changé d’époque. Le monde dans lequel nous vivons n’est pas théocentré, bien que les traditions théocentrées ne cessent pas de se rappeler à notre bon souvenir. Les méthodes théocentrées ne sont plus en vogue. Pas de problème aurait dit Āryadeva ou Indrabhūti. Épousons les nouvelles méthodes, procédons toujours de la pensée éveillé et gardons le lien symbolique. Puisque le monde est une manifestation divine (ou que les choses sont par nature dépassionnées), les nostalgiques des dieux, pourront le considérer tout entier avec tout ce qu’il contient comme le corps de la divinité et lui rendre service de façon désintéressée par les méthodes en vogue. Du moment qu’ils possèdent la pensée éveillée, ils seront préservés de son poison.

Le culte des divinités (scr. devatāpūja) n’était de toute façon qu’une méthode provisoire, un poison, que l’on pouvait ingérer et transformer en nectar, mais un poison tout de même. Continuons en changeant de poison.

***

Rongzompa sur la même longueur d'ondes

[1] buddhānusmṛti, dharmānusmṛti, saṅghānusmṛti, guru-anusmṛti, śīlānusmṛti

[2] In a more specific sense it points to the totality of conventions (vyavahāra) and law codes (vyavasthā) in Jaina monastic and lay traditions. Sanskrit vyavasthā and its Arabic and Urdu equivalent qānūn both designate a specific code of law or legal opinion/decision, whereas Sanskrit dharma can mean religion, morality, custom and law.

[3] Buddhist Philosophy of Language in India: Jnanasrimitra on Exclusion, p. 28

[4] Buddhist Philosophy of Language in India: Jnanasrimitra on Exclusion, p. 29. Arument de Nagasena : "Un homme, explique Nagasena, prend une petite fille comme fiancée, paie la dot et part en voyage ; l'enfant grandit et le père, contre une nouvelle dot, la livre à un second fiancé ; le premier revient et réclame sa femme : « Ce n'est pas votre fiancée que j'ai épousée», répond le mari; « autre la petite fille, autre la femme » LVP, Bouddhisme p. 179.

[5] Nirvāṇa, L. de la Vallée Poussin p. 2

[6] Scr. sarveṣāmāśrayaṃ buddhaṃ karuṇāmayavigraham| Tib. sku ni snying rje'i rang bzhin nyid/

[7] Scr. nānādhimuktasattvānāṃ nānopāyapradarśakam||3|| Tib. sems can mos pa sna tshogs la// thabs rnam sna tshogs rab ston pa//

[8] Tib. rgyas par snying rje'i bdag nyid gsungs// chos rnams sngon du 'gro ba yi// yid gtso yid ni sngon 'gro ste// yid gcig gis ni 'bad pa yis// smra ba'am ni byed pa po// Scr. āgame'pi hi suvyakto vistaraḥ karuṇātmanā||9|| manaḥpūrvaṅgamā dharmā manaḥśreṣṭhā manojavāḥ| manasā hi prasannena bhāṣate vā karoti vā||10||

[9] Tib. rang gi lha yi rnal 'byor gyis// 'gro ba'i don ni phyed brtson pas// rnal 'byor yul longs spyod kyang*// gol 'gyur nyes pas mi gos so// Scr. svādhidaivatayogātmā jagadarthakvatodyamaḥ|bhuñjāno viṣayān yogī mucyate na ca lipyate||17||

[10] Tib. dam tshig thams cad rnam bsams la/ lha la mchod pa'i cho ga yis/ the tshom med par bzang por blta/ sngags kyis bskul la longs spyod bya/ yi ge gsum gyi sbyor ba yis/ sbyangs dang rtogs dang de bzhin spar// Scr. vicintya samayaṃ sarvaṃ devatāpūjanāvidhim| śuddhamālokya niḥśaṅkaṃ bhoktavyaṃ mantracoditam||21|| śodhyaṃ bodhyaṃ tathā dīpyamakṣaratrayayogataḥ| aṅguṣṭhānāmikāgrābhyāṃ prīṇayecca tathāgatān||22|

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