mardi 30 septembre 2014

Pas en mon nom



« La campagne pose deux questions essentielles : les musulmans doivent-ils s’exprimer sur ce qui se passe dans la région et condamner les exactions de l’OEI — et, plus largement, sont-ils comptables de tout ce que fait un musulman, où que ce soit dans le monde ? Et si l’on ne répond pas oui, quel devrait être le contenu de ces positions ? »[1]

Les adeptes d’une religion ou d’une croyance devraient idéalement être tenus responsables de l’activité de celle-ci. A moins que ce ne soit un des objectifs d’une religion (irresponsable) de les exonérer de toute responsabilité, à condition de suivre les préceptes de celle-ci et d’agir dans son intérêt ? Surtout vu la liberté de religion qui a cours dans les pays démocratiques. Ce sont les adeptes actuels des religions qui les perpétuent et qui décident implicitement qu’elles sont toujours d’actualité. C’est aussi à eux de les amender éventuellement.

La situation est plus compliquée pour les religions dites « du Livre », les grande religions monothéistes qui sont des révélations de la parole et de la volonté de Dieu par le biais de prophètes. Ces livres sont évidemment des collections d’œuvres d’auteurs humains dont la compilation a été arrêtée à un moment précis (concile etc.). Le contexte de ces moments historiques a alors été gélé et restera le Contexte pour tous les adeptes à venir dans les siècles des siècles. Théoriquement, ils sont prisonniers de ce Contexte.

Toutes les grandes révélations porteront toujours ce Contexte en elles comme une référence éternelle. La question ci-dessus porte sur les musulmans, mais elle peut aussi bien s’appliquer aux autres révélations. « [Les musulmans] sont-ils comptables de tout ce que fait un musulman ? » Evidemment non. Sont-ils comptables du contenu du Coran ? Non. Sont-ils comptables de leur éventuelle observance de préceptes anachroniques enseignées par celui-ci ? Oui, car ils sont responsables de leurs actes ici et maintenant à l’égard des lois du pays où ils vivent et qui concernent tous les citoyens quelle que soit la religion qu’ils pratiquent.


A charge, « des » musulmans se sont manifestés pendant l’affaire Rushdie et pendant les diverses affaires des caricatures de Mahomet. A décharge, « des » musulmans manifestent maintenant en affirmant que les exactions de l’état islamique ne sont pas faites en leur nom. Le Coran (par exemple la Sourate 9, le Repentir) parle-t-il toujours au nom des musulmans d’aujourd’hui ?

Les grandes religions, qui énoncent toutes des interdits et des préceptes, se sont souvent développées avec l’aide du pouvoir séculier. Pour installer l’autorité d’une religion, tout comme celle du souverain, il fallait étouffer toute critique, susceptible d’être traité en un discours irrévérencieux (lèse-majesté, blasphème…) et punissable de peines très lourdes. Car on ne critique pas la « Parole de Dieu » ou ses représentants sur terre impunément. Mais une telle attitude n’est plus tolérable de nos jours. Que désormais les grandes religions modernes gagnent leur autorité par d’autres voies que l’injonction et la répression. Quoi que soit une religion, elle est surtout, vue d’en bas, un ensemble de règles auxquels se soumettent les adeptes, le plus souvent par tradition. Quelles sont exactement les règles auxquelles les adeptes doivent se soumettre aujourd’hui ? Ont-ils leur mot à dire à cet égard ? Apparemment pas toujours, car la chape de plomb de la soumission/non-critique/blasphème est toujours de vigueur.

Mais en même temps, si « des » musulmans prétendraient appliquer certaines règles en les interprétant à leur gré, d’autres musulmans peuvent se distancier publiquement de cela. Et c’est peut-être le seul moyen dont ils disposent.

Les actes actuels d’extrémistes musulmans, sont un exemple très flagrant des résultats désastreux d’une interprétation littérale (même si celle-ci était voulue à l’origine) des injonctions de prophètes ou d’autres maîtres religieux attribuées à tel ou tel être transcendant. Mais il y a de nombreux autres cas aussi dans d'autres religions, où, sans avoir des résultats désastreux, l’observance des injonctions d’une révélation d’un être transcendant ou éveillé, est simplement contre-intuitif et certainement un comportement obsolète.

En 2011, des religieux de tout bord (parmi lesquels le Dalaï-Lama, Deepak Chopra et Tariq Ramadan) se sont prononcés en faveur de l’inscription de l’interdiction du blasphème aux droits universels de l’homme. Cette semaine encore, en Iran, une personne a été exécutée pour avoir blasphémé contre le prophète Jonah (oui, celui qui comme maître Gepetto s’était fait mangé par une baleine).

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[1] Pas en mon nom ? De la mobilisation des musulmans contre le terrorisme, Monde Diplomatique, dimanche 28 septembre 2014, par Alain Gresh

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