dimanche 14 septembre 2014

Pratiques préliminaires à géométrie variable


Varada mudra Dunhuang
Tous ceux qui ont été en contact avec le bouddhisme tibétain et qui ont « pris refuge » ont sans doute entendu parler des « pratiques préliminaires » (T. sngon ‘gro), le plus souvent une série de quatre pratiques, dont l’essence est une formule ou une action que l’on répète 100.000 fois. Ceux qui ont terminé ces quatre fois 100.000 formules ou actions, ont terminé les « pratiques préliminaires » et peuvent aborder les sādhanā du vajrayāna.

Généralement, les quatre pratiques préliminaires sont 1. La prise de refuge et le développement de la pensée de l’éveil 2. la pratique de purification de Vajrasattva 3. l’offrande symbolique de l’univers (dite « maṇḍala ») et 4. La réintégration du Guide (guruyoga). Comme il existe aussi une autre série de quatre pratiques préliminaires, qui consiste en quatre méditations dans le sens de contemplations de 1. la précieuse existence 2. l'impermanence et la mort 3. la causalité karmique et 4. la nature douloureuse de l'existence cyclique, les quatre contemplations sont appelées « les quatres pratiques préliminaires communes », puisqu’elles seraient communes à toutes les écoles bouddhistes, et la première série est appelée « les pratiques préliminaires non-communes », puisqu’elles sont spécifiques à l’entrée dans la pratique des sādhanā du vajrayāna.

Les quatre pratiques qui forment la série des « pratiques préliminaires non-communes » sont anciennes, mais leur pratique conjointe en tant que « pratiques préliminaires » est plus récente et tibétaine. On les voit mentionnées dans l’œuvre de Karma Lingpa (14ème siècle) et dans l’œuvre[1] du 9ème Karmapa Wangchuk Dorje (1556–1603) et seront réellement propagées par les maîtres du mouvement non sectaire au 19ème siècle.

Les pratiques préliminaires non-communes que l’on pratique de nos jours dans l’école Kagyupa, sont celles enseignées par le 9ème Karmapa Wangchuk Dorje (1556–1603)[2]. Un guide de ces pratiques[3] a été composé par le maître rimé Jamgoeun Kongtrul (1813 - 1899). Il porte le titre Phyag chen sngon 'gro'i khrid yig et le nom “Flambeau de la certitude” (nges don sgron me). La série se présente donc comme une pratique préliminaire de la mahāmudrā. Il existe cependant un texte plus ancien avec le titre “pratique préliminaire de la mahamudrā” (phyag chen sngon ‘gro) et qui est attribué à Dakpo bkra shis rnam rgyal (env. 1511–1587), un des maîtres du 8ème Karmapa Mikyö Dorje (1507–1554).

On attribue à Karma Lingpa la redécouverte des instructions sur les six états intermédiaires (bardo) attribués à Padmasambhava. Cependant, c’est grâce à Gyarawa (rgya ra ba, né en 1430, et entre autres disciple du 6ème Karmapa Thongwa Dönden 1416–1453) que l’on connaîtra en 1499 la vie de Karma Lingpa et la version éditée (par Gyarawa) de ses découvertes, dans un texte intitulé « Guirlande de joyaux ». Gyarawa est le véritable premier détenteur et propagateur de ces instructions, dont il existe cependant une autre lignée.[4] L’objectif de cette petite digression étant de montrer que la version des textes attribués à Karma Lingpa (et à travers lui à Padmasambhava) est possiblement moins ancienne que l’on ne pourrait le croire.

Or, la pratique des instructions sur les six états intermédiares est précédée par deux séries de pratiques préliminaires, une première de quatre pratiques et une deuxième de trois pratiques.

La première série s’appelle ici « les quatre instructions pour purifier notre être »[5], à savoir :
« 1.1.1. les instructions de la prise de refuge et du développement de la pensée éveillée, 1.1.2. les instructions du mantra à cent syllabes qui purifie les actes déméritoires, 1.1.3. les instructions de la réintégration du Guide qui ouvre à la grâce, 1.1.4. Les instructions du rituel du maṇḍala qui parachève le double équipement. »
La pratique de la réintégration du Guide précède ici l’offrande de l’univers symbolique. Cette première série est ici suivie d’une deuxième série de trois pratiques « qui édifient notre être »[6] A savoir :
« 1.2.1. la réflexion à la rareté des opportunités, 1.2.2. la réflexion aux souffrances de l'existence passionnée, 1.2.3. la méditation sur la mort et le caractère passager de la vie. Il convient de mettre en pratique ces sept branches des préliminaires. Les préliminaires doivent être pratiquées et consolidées, jusqu'à ce l'on en fasse l'expérience. »
On remarque ici que ce qui correspond aux pratiques préliminaires non-communes vient en premier et est suivi par ce qui correspond aux pratiques préliminaires communes, la réflexion à la causalité karmique en moins. L’ordre est inversé et la réflexion à la causalité karmique fait défaut. On remarque aussi qu’il n’y a pas de prescription du nombre de 100.000 pour chaque pratique préliminaire non-commune.

Les pratiques préliminaires communes sont encore connues sous un autre nom, « la quadruple conversion » (T. blo ldog rnam bzhi), il s’agit de quatre méditations qui permettent de convertir la pensée et de la tourner vers l’éveil. Ce qui nous empêche de nous tourner vers l’éveil ce sont 1. l’attachement aux expériences de cette vie 2. l’attachement au bonheur du devenir 3. l’attachement au paisible bonheur du nirvāṇa 4. l’ignorance des moyens d’atteindre la bouddhéité. Ces quatre obstacles sont respectivement éliminés par 1. La méditation sur l’impermanence 2. La méditation sur les maux de l’existence cyclique et sur la causalité karmique 3. La méditation sur l’amour et la compassion et 4. La production de la pensée de l’éveil.[7]

Selon la tradition, les quatre pratiques préliminaires « communes » ont été enseignées en premier par Atiśa aux tibétains. Elles se propageront notamment par le biais son système d’entraînement spirituel (T. blo sbyong), diffusé par Chékawa (1102–1176) etc. Ce système commence par l’instruction « D’abord entraîne-toi aux préliminaires ». Et ces préliminaires sont ici 1. Le caractère précieux de la vie humaine 2. La mort et l’impermanence 3. La causalité karmique et 4. Les maux de l’existence cyclique.

Quand on considère la série proposée par Gyarawa/Karma Lingpa/Padmasambhava (ce que l'on préfère) à la fin du 15ème siècle, on est frappé par l’absence de la méditation sur la causalité karmique et on pourrait se demander pourquoi celle-ci a été enlevée. Alternativement, ceux qui croient que ces instructions ont été réellement enseignées par Padmasambhava au 8-9ème siècle pourront se demander pourquoi cette méditation avait été ajoutée « plus tard » ? Il faudra sans doute chercher la réponse dans l’influence du Dzogchen ancien et du Discours du Roi pancréateur (T. kun byed rgyal po'i rgyud), en particulier le chapitre 46
« L'action ciblée ne peut pas accomplir le spontané. »[8]
Ce petit aperçu montre que les choses n’ont pas mal évolué en matière de « pratiques préliminaires » (de la mahāmudrā, dzogchen etc.). Rappelons simplement que Gampopa enseigna sa mahāmudrā, sans préliminaires.
«Vers la fin de sa vie (1153), deux moines venaient voir [Gampopa] en le supplant une offrande de gtor-ma à la main de leur enseigner le chemin de techniques yoguiques (upāya-mārga). « Ayez de la compassion pour nous » ajoutèrent-ils. Gampopa disait à son intendant qu’il ne voulait pas être dérangé. L’intendant dit alors aux deux moines de demander la Mahāmudrā. Ils’exécutèrent aussitôt et Gampopa les fit entrer immédiatement et leur donna les instructions sur la Mahāmudrā.»[9]

***

[1] Mahamudra: The Ocean of Definitive Meaning

[2] ཕྱག་ཆེན་ལྷན་ཅིག་སྐྱེས་སྦྱོར་གྱི་ཁྲིད་ཡིག

[3] Phyag chen sngon 'gro'i khrid yig nges sgron me, Kong sprul blo gros mtha' yas

[4] The Hidden History of the Tibetan Book of the Dead Par Department of Religion Florida State University Bryan J. Cuevas Assistant Professor of Buddhist and Tibetan Studie, p. 123

[5] rang rgyud sbyong bar byed pa'i khrid

[6] rang rgyud 'dul bar byed pa'i khrid

[7] Gampopa (1079–1153), Le précieux ornement de la libération

[8] lhun gyis grub pas spyad par bya mi dgos

[9] Blue Annals, p. 461-462

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