jeudi 17 janvier 2013

Mystère, vous avez dit Mystère ?



Selon Paul Diel, le cadre mythologique de l'origine des dieux et de leur généalogie (théogonie), est une « projection idéalisante et personnifiante des conflits dont est ravagée la psyché humaine ».[1] Pour lui, le chaos n’est pas l’état chaotique de la matière indifférenciée, ni même une réalité, mais une dénomination symbolique. « Il est le chaos que l’esprit humain rencontre, lorsqu’il cherche à expliquer l’origine du monde », « la déroute de l’esprit humain devant le mystère de l’existence », « l’essence mystérieuse de la vie dont ‘émane’ le monde apparent ».[2]
« Il importe donc de distinguer entre l’essence et l’apparition. L’essence est mystérieuse, ‘chaotique’ ; l’apparition – parce que fondée en l’essence – est légale[3]. L’apparition se compose de l’esprit et de la matière. »[4] 
Le conflit qui ravage la psyché est dans la mythologie grecque représentée par la lutte entre le principe matériel (titan, asura) et le principe spirituel (divinité, deva). Diel précise :
« Ainsi, il devient clair que selon l'intention profonde du , mythe, la Divinité-Esprit, pas plus que l'idée d'une Matérialité qui lui serait opposée, n'appartiennent à l'Essence, au Mystère, au « Chaos ». Elles sont imaginées émanant du Mystère et demeurent des figures apparentées. Que l'on dise Esprit ou Matérialité, ou, en s'exprimant mythiquement, Ouranos et Zeus d'une part, Gaea et Titans d'autre part, ce ne sont que des idées et des images représentatives. Ce qui importe, ce sont les images grâce auxquelles le mythe parvient à exprimer la relation entre ces idées fondamentales. » 
Ce qui s’applique alors dans la mythologie grecque, s’appliquerait assez aisément à la mythologie indienne, et par là à des pans de la mythologie chinoise et tibétaine. L’analogie est frappante. Tout tourne autour de l’idée de la dualité esprit-matière, de l’emprisonnement de l’esprit dans la matière et de sa possible libération. Le pauvre être humain se trouve au plein milieu de cette bataille, et est tiraillée deux élans, la banalisation et la spiritualisation exaltée. La bataille « symbolise l’effort évolutif de la formation de l’être conscient sortant de l’animalité », l'évolution. [5] Les êtres unicellulaires comme les amibes réagissent à leur milieu ambiant par un réflexe d'excitabilité-réactivité qui vise la satisfaction. La réaction est immédiate, le facteur temps n’intervient pas. Un corps étranger est aussitôt absorbé s’il sert de nourriture, ou rejeté s’il est nuisible, c’est-à-dire si l’amibe lui-même risque de servir de nourriture.

Avec l’évolution, un temps s’installe entre l'excitation et la réaction. La satisfaction n’est plus nécessairement immédiate. Le temps est alors une première tension psychique, « la première ébauche d’un désir » qui s’accompagne de l’établissement du « temporel et de son insatisfaction[6]. » Diel explique que Chronos signifie le temps et qu’il « symbolise la faim dévorante de la vie, le désir insatiable. » Nous avions vu que dans la culture indienne, son équivalent Mṛtyu était aussi appelé la Faim à cause de sa faim dévorante… Le temps, l’attente, la faim, l’insatisfaction crée la tension psychique qui s’accompagne d’images mentales et d’émotions, capables de recouvrir « le monde réel ». L’insatisfaction des désirs et le facteur temps font que des désirs multiples peuvent co-exister, et ceux-ci devront être harmonisés pour retrouver un certain équilibre. C’est la fonction de l’esprit-harmonisateur symbolisé par Zeus, qui a détrôné Chronos, l’esprit-ordonnateur[7].

Le combat de Zeus contre Typhon

Comme ultime tentative d’opposer l’esprit-harmonisateur, Gaïa-Terre la Matière crée le monstre Typhon cracheur de flammes. Il symbolise la banalisation, « l’opposition la plus décisive à l’esprit évolutif », car il signifie le retour vers l’immédiateté des désirs, le réflexe d'excitabilité-réactivité caractéristique de l’animalité. Dans cette optique, la société de consommation et son idéal de satisfaction immédiate (banalisation, sous-tension du désir essentiel, de l'élan vital) sont peut-être un nouveau Typhon… Tous les dieux s’enfuient devant lui, seul Zeus le combattra, mais sera blessé : il aura les tendons coupés[8]. Il finira par vaincre Typhon, mais celui-ci avait déjà engendré une progéniture néfaste avec Echidna, la « mère de tous les monstres », mi-femme, mi-serpent. Elle symbolise l’autre danger essentiel, qui est l’exaltation sentimentale envers l’esprit, que Diel appelle « nervosité » (surtension du désir essentiel). Les deux, Typhon et Echidna, l’un la banalisation et l’autre l’exaltation vers l’esprit (« vanité »), sont à l’origine de tous les monstres, que l’homme héros est appelé à combattre avec sa lucidité, sa lumière intérieure. Par exemple, parmi leur progéniture figurait le dragon-serpent Ladon, qui gardait les pommes d’or dans le Jardin des Hespérides, et qui selon certaines versions[9] pouvait avoir une centaine de têtes parlant toutes en même temps. Symbole évident pour les désirs multiples. « Avec ses cent têtes de serpent, la Prajñā devore Nāropa en permanence ».[10]

Selon Diel, quand le symbolisme des mythes n’est pas compris et que ceux-ci sont pris pour une réalité, cela peut conduire à une dogmatisation, polythéiste, monothéiste, moniste... Le symbolisme de Héracles dérobant la pomme d’or au dragon-serpent Ladon à cent têtes est censé nous inspirer afin de mener nos propres batailles à l’instar de Héracles. Pas à s’identifier à l’héros-vainqueur Héracles avec ses attributs et à revivre rituellement le combat contre Ladon. Idem pour le mythe de l’oiseau céleste garuḍa contre les nāgā détenteurs du joyau Cintāmaṇi. Il ne s’agit pas de faire des offrandes au garuḍa pour que celui-ci nous protège contre les nāgā (approche polythéiste), ni à s’identifier à lui par la représentation. Ce n’est pas à ce niveau-là que se passe le travail véritable (ou « la pratique ») chez Diel.

Le Dieu unique (« Créateur ») n’est pas une réalité, mais le symbole de la création manifeste. Ce symbole peut être réifié comme un sur-être à barbe blanche ou comme « pur esprit ». Les dogmes sont apparus suite à la volonté des églises d’éviter que les symboles ne soient interprétés au gré des fantaisies de chacun, en niant la signification symbolique et en comprenant les textes verbalement et la lettre.[11] Les pères de l’église ont puisé dans la philosophie de l’antiquité pour « dogmatiser spéculativement » les symboles mythques[12]. A l’heure de la mondialisation encore davantage qu’avant, la simple co-existence des croyances dogmatiques affaiblit ou annule les affirmations de celles-ci. La philosophie, divorcée de la religion, fut du même coup coupé de la racine mythique et fit de Dieu « un concept général englobant tous les phénomènes existants – le Un, l’être, la Substance, le Tout etc. – faisant ainsi de ’Dieu’ une sorte d’entité pré-existante, ce qui est précisément spéculation métaphysique[13]. La tentation est grande de prétendre que seul Dieu existe et que le monde existant n’est qu’une apparence. »[14]
« La symbolique, par sa double façade, projette des attributs en dieu — il existe, il a des intentions à l'égard de l'homme — tout en les retirant par la signification sous-jacente : mystère insondable. La philosophie est spéculative parce que : théiste elle s'efforce de prouver l'existence de Dieu, ou athée : elle prouve sa non-existence tout en oubliant le mystère. Le fait est qu'il s'agit là d'un jeu et d'un contre-jeu qui s'opère entre [141] imagination et réflexion. Il est possible à l'homme de se faire une image attributive à l'aide des modalités de l'existence et de personnaliser ainsi le mystère. Mais la réflexion devrait toujours à nouveau dissoudre les projections surdimensionnées pour ne pas en être dupe. (Le mystère n'est ni Esprit absolu, ni Matière absolue, ni esprit, ni matière; il est la limite de la compétence de l'esprit humain.) Le mystère n'est ni infini ni fini, c'est pourquoi il est indéfinissable. Il n'est ni existant ni inexistant : il existe, mais uniquement pour l'esprit humain en tant qu'impénétrable mystère de l'existence. Il n'est ni éternel ni temporel, car il n'est pas le fait apparent d'un écoulement sans fin du passé vers le futur; l'éternité ne peut être imaginée que par l'image inimaginable d'une éternelle présence. Le mystère n'est ni immanent ni transcendant à l'existence spatio-temporelle: il est TRANSCENDANT A LA RÉFLEXION ET IMMANENT A L'ÉMOTION. Et ainsi de suite pour toutes les attributions à la fois vraies et fausses. L'esprit humain, obligé de basculer entre imagination et réflexion, devrait admettre que le mystère existe, mais que son mode d'existence est inimaginable et impensable. Encore que même cette réflexion est une imagination anthropomorphe du mystère nommé Dieu. Seule la métaphysique symbolique des mythes n'est pas spéculative car elle est une imagination sur-consciente et non pas un raisonnement irraisonnable.  
La théologie n'est qu'une réflexion logique, une rationalisation imaginativement faussée. C'est pourquoi elle est obligée de chercher appui dans les spéculations métaphysiques de la philosophie dans l'espoir d'y trouver des preuves concluantes pour l'existence personnelle de Dieu. Seul l'incessant auto-contrôle de l'esprit, éliminant toujours à nouveau toute attribution et toute conclusion, est à même d'ouvrir l'accès à l'émotion devant la profondeur mystérieuse de l'existence et de la vie, incluses la vie humaine et la vie de l'individu.»[15]

***

William Blake - Et Dieu bénit le septième jour, et il le sanctifia


[1] Paul Diel, Le symbolisme dans la mythologie grecque, p. 124

[2] Paul Diel, Le symbolisme dans la mythologie grecque, p. 110

[3] La légalité se déroule historiquement par l’évolution.

[4] Paul Diel, Le symbolisme dans la mythologie grecque, p. 110. Pour Lao-tseu, le Tao est la Mère ou la « Femelle mystérieuse », la source de toute vie, le principe féminin, la pure vacuité. Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1220

[5] Paul Diel, Le symbolisme dans la mythologie grecque, p. 119

[6] « Toute souffrance a sa cause dans le désir insatisfait : elle se définit comme contraste entre désir et réalité. » p. 27

[7] Paul Diel, Le symbolisme dans la mythologie grecque, p. 117

[8] Selon Diel, le pied est symbole de l’âme, l’aspiration sublime. (p. 120)

[9] Les Grenouilles d'Aristophane env. 400 av. J.-C.

[10] Chant-vajra de Nāropa, (TG 3137 Vajra-gīti / rdo rje’i glu). shes rab sbrul mgo brgya pa yis,  nA ro pa lo rtag tu za,

[11] Paul Diel, La divinité, p. 123

[12] Paul Diel, La divinité, p. 139

[13] Pour Diel, Kant fait retour au dieu réel, la cause première, avec son concept de la chose-en-soi, suivi de l’Être-en-soi, que le Criticisme allemand (Fichte, Schelling) s’efforce d’éliminer. Avec Hegel et sa phenoménologie de l’esprit, l’en-soi de Kant est éliminé, mais du même coup aussi la notion de mystère, qui est remplacée par l’idée de l’évolution du psychisme, qui sera finalement débordée par l’avènement de l’évolutionnisme matérialiste. La Divinité, pp. 144-145

[14] Paul Diel, La divinité, p. 140

[15] Paul Diel, La divinité, p. 140-141

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