mercredi 23 janvier 2013

Dans l'infirmerie



« Auprès des Sophes[1] et mal vue d'eux une petite compagnie d'internés se groupait autour d'un jeune homme du Tibet qu'ils regardaient comme leur maître. Cet Asiatique était connu sous le nom de Nakintchanamoûrti, ce qui veut dire en langue sanscroutane « Incarnation-de-rien-du-tout ». J'eus l'occasion de le voir. Il ne me parut pas malade, peut-être seulement un peu trop doux de caractère, et je soupçonne qu'il était retenu là contre son gré par des machinations de ses soi-disant disciples. Ceux-ci le regardaient comme le dépositaire de toute sagesse et il leur répondait :
— Fichez-moi la paix. Je n'ai rien à vous apprendre. Allez-vous-en. Que chacun cherche pour soi », et d'autres paroles également sensées.
Mais les disciples, et spécialement les femmes, ouvraient de grands yeux, prenaient un air inspiré et interprétaient les paroles du Maître dans ce qu'ils appelaient un sens ésotérique. Il fallait entendre par ce mot, nous apprenait notre dictionnaire de poche, « un sens caché et flatteur que l'on imagine sous des paroles désagréables afin de pouvoir les supporter ».
— Examinez bien, disait une vieille, la première phrase que le Maître a prononcée : « fichez-moi la paix ». Quatre mots : c'est le tétragramme cabbalistique, le sacré quaternaire du Bouddha-gourou, que les Grecs prononçaient Puthagoras. « Fichez » est, selon la grammaire (qui fut jadis une science sacrée), à la deuxième personne. « Moi », c'est la première personne et l'article « la » indique la troisième : image de la trinité. Remarquez d'ailleurs que « fichez », deuxième personne, a deux syllabes et que le Maître commence par la deuxième personne et non par la première, pour signifier que notre point de départ, à nous humains, est dans la dualité et dans la lutte. Ensuite vient la première personne, c'est-à-dire que nous nous élevons à la notion du « moi » qui surmonte la dualité. Enfin, avec l'article « la » qui contient deux lettres en une seule syllabe, nous dépassons l'illusion du moi pour nous identifier à la réalité impersonnelle. Le quatrième mot « paix », qui n'est plus soumis à la division trinitaire, désigne bien l'état qui est atteint lorsqu'on a parcouru les trois stades précédents. Bien d'autres arcanes sont encore contenus dans ces quatre mots, mais ils ne sont accessibles qu'aux initiés. Tout est dit dans cette simple phrase. Seul un dieu peut parler ainsi.
Puis elle passait à la phrase suivante et ainsi faisait-elle de chaque parole que le maître malgré lui prononçait, â l'émerveillement général des disciples dont le malheureux Tibétain n'arrivait plus à se dépêtrer. »

La Grande Beuverie de René Daumal, décrivant le Cercle de la Soif, qui a trois sorties : la folie, la mort et l’infirmerie où l’on apprend à retrouver le goût de la soif sans remords et à boire davantage, tout en reprenant une vie normale. C’est là que selon Daumal se trouveraient tous les chercheurs religieux et spirituels…
***

[1] « …les Sophes feraient dériver leur nom de la déesse Sophie, mais “on a prouvé qu’en fait le mot n’était qu’une corruption de sauf, surnom que les sages leur donnaient jadis pour résumer certaines devises...”: “je sais tout, sauf que je ne sais rien” ou bien je connais tout, sauf moi-même” ou encore “tout est dans tout, sauf moi.” »

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