vendredi 5 octobre 2012

Après Milarepa



Donald S. Lopez, auteur entre autres de « Prisoners of Shangri-La: Tibetan Buddhism and the West » (traduit en français par « Fascination tibétaine : Du bouddhisme, de l'occident ») a écrit abondamment sur le danger d’une représentation romantisée du Tibet est au fond nuisible à la cause tibétaine. Voir cette entrevue dans The Journal of the International Institute. Il écrit que certains universitaires entretiennent cette image du Tibet magique, en jouent ou ne la combattent pas, de bonne foi ou pas. Des universitaires occidentaux ne sont pas les seuls à être « prisonniers de Shangri-La », selon Lopez, cela s’applique aussi à des Tibétains, y compris le Dalai-Lama... Des universitaires comme p.e. Georges Dreyfus n’ont pas manqué de réagir (Are We Prisoners of Shangrila?).

La situation d’exil du peuple tibétain est un drame. Il est normal d’éprouver de la sympathie pour la cause tibétaine et de se soucier de la pérennité de leur culture. Aussi pourrait-on penser que des éléments d’un point de vue plus critique de certains aspects du bouddhisme tibétain pourraient désservir la cause. Même si c’était le cas, il ne faudrait pas s’en priver à mon avis.

Il est tout à fait logique et recommandé que pour approfondir le sens des textes en tibétain, d’ailleurs assez souvent des traductions du sanskrit, on se fasse assister par des personnes d’origine tibétaine ou non, qui ont reçu une formation dans une ou plusieurs écoles du bouddhisme tibétain et qui en sont des représentants.

Cette proximité ou empathie ne doit pas empêcher de vérifier ensuite la véracité des faits, comme le feraient, ou devraient le faire, par exemple des journalistes ou des juges. Le bouddhisme a beaucoup évolué au cours des siècles de son implantation au Tibet. Notamment, tout ce qui se rapporte aux origines des écoles et des écritures associées, des lignées, de certaines instructions, ou aux faits historiques autour de grands personnages, doit être considéré avec la plus grande prudence. Cela sans préjuger de la compétence des maîtres ou de l’efficacité spirituelle des pratiques enseignées…

La forme actuelle des instructions et de leurs historiques, et la façon de laquelle elles sont enseignées, sont l’aboutissement de cette évolution. Prendre celle-ci comme la référence et l’utiliser pour expliquer et interpréter à sa lumière des textes et des événéments des premiers temps de « la deuxième diffusion » serait une grande erreur. Au contraire, il faudra se baser sur les textes les plus anciens dont on sait pertinemment ou quasi qu’ils sont authentiques, et remonter vers notre époque en récensant les changements progressifs. Tout en essayant de recouper les informations ainsi obtenues avec d’autres sources. Tout cela est très banal, les humanistes de la Renaissance le faisaient déjà, mais en matière de tibétologie, le conditionnel devrait sans doute être utilisé plus souvent que le mode indicatif et plus souvent que c’était le cas jusqu'à aujourd’hui.

Surtout quand on parle de Milarepa, que tout le monde aime, que l’on aime aimer et que l’on ne peut qu’aimer. Il semblerait que cela bouge pas mal de nos jours dans le monde des études autour de Milarepa (Andrew Quintman, Francis Tiso… voir Dan Martin). Personnellement, impatient que je suis, j’aimerais que cela bouge encore davantage… La grande majorité des sources, hagiographiques, sur Milarepa, viennent de la même tradition (Gueutsangpa Gonpo Dordjé (1189 -1258), qui remonterait à Rechungpa (T. ras chung rdo rje grags pa 1083/4-1161) , un disciple proche de Milarepa. Selon cette tradition, tout un pan des instructions de Milarepa, remonterait au légendaire mahāsiddha Tilopa, et aurait transité par Nāropa, Marpa, Milarepa, Rechungpa ou accessoirement par Tipupa et Rechungpa, mais de toute façon en court-circuitant Gampopa, le disciple principal de Milarepa. Toute cette épisode a donné lieu à une véritable frénésie d’écriture hagiographique. Pourquoi ? Pas uniquement parce que Milarepa était populaire. Il était sans doute plus populaire après les œuvres du yogi fou de Tsang (15-16ème s.) que de son vivant. J’aurai l'occasion d'y revenir.

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Illustration  : site Himalayan Art

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