lundi 25 juin 2012

L'île d'or




Extrait de L'entrée dans le véhicule universel (T. theg pa chen po’i tshul la ‘jug pa zhes bya ba’i bstan bcos bzhugs so[1], pp. 205-207) de Rongzom Cheukyi Zangpo (1012–1088).
« Maintenant, l'entrée dans le trajet de la Complétude universelle. Il existe de nombreux textes qui montrent les différentes façons d'entrer dans la Complétude universelle, mais on peut les résumer en quatre.
1. La nature de la conscience éveillée,
2. L'universalité de la conscience éveillée,
3. Les déviations et les obnubilations relatives à la conscience éveillée,
4. La méthode pour fixer la conscience éveillée.
L'envergure et les déviations et obnubilations, se révèlent naturellement. Par leur révélation naturelle, on accède à l'universalité et les déviations et obnubilations se retranchent. Les textes canoniques n'expliquent donc rien de spécifique à leur sujet, mais ne les transgressent jamais.
En résumé, [d'abord] 1. la nature de la conscience éveillée.
La conscience éveillée est l'indifférenciation de tous les faits (S. dharma) extérieurs et intérieurs du monde, qui, dans la nature de l'éveil au Cœur sont éveillées[2] depuis l'origine. [206] C'est-à-dire qu'en absence de quelque chose à accomplir en intervenant et en corrigeant, il n'y a plus rien à chercher, puisque tout se déploie de façon impromptue.
2. L'universalité de la conscience éveillée.Par exemple, sur une île où tout est en or, même le mot « pépite » [d'or] n'existe pas, puisque tout est en or. De même, dans tous les faits, résumés en les [faits] extérieurs et intérieurs du monde, les mots « cycle existentiel » et « destinées inférieures » n'existent pas, puisque tout n'étant autre que l'ornement[3] du Jeu excellent-à-tous-égards (samantabhadra) qui est sans restriction, les apparences sont l'universalité du tathāgata.
3. Les déviations et les obnubilations relatives à la conscience éveillée.
Les gens tournés vers le monde qui n'y ont pas accès où qui s'y méprennent, évoluent dans les doctrines et les ascèses des véhicules inférieurs. En résumé, il y a trente déviations et obnubilations.
4. La méthode pour fixer la conscience éveillée. Quand des chercheurs à l'esprit ouvert sont pris en charge en tant que destinataires du sens de la complétude universelle, ils resteront dans l'état continu d'équanimité universelle. Les termes qui expliquent la complétude universelle de cette façon, peuvent être dits de façon universelle ou grossière, mais [au fond] ils sont subtils et apaisés, tout comme l'espace. Tandis que l'approche des véhicules se veut subtile, en parlant d'apaisement et de quiétude, mais [en fait] elle est grossière et exubérante (T. bdo), comme un tas de poussière. De ce fait, cette approche de la complétude universelle doit être suivie avec un intellect à la fois profond et subtil. »
L’exemple de l’île d’or (S. Suvarṇadvīpa), un genre d’Eldorado, où tout est fait avec de l’or est souvent repris. Difficile d’échapper à l’idée d’une « matière première » ou essence… Ne nous rendons pas coupable de syncrétisme en mettant en équivalence la conscience éveillée (bodhicitta) et le Soi.
« 389. Le Soi est au-dedans, le Soi est au dehors ;
Le Soi est par devant ; le Soi est par derrière ;
Le Soi est au nord ; le Soi est au sud ;
Le Soi est au-dessus ; le Soi est au-dessous. »
« 390. Vague, flocon d’écume, tourbillon, bulle, etc…., tout n’est, en fin de compte, que de l’eau.
Et cet univers, du corps grossier jusqu’au sentiment du moi
N’a pas d’autre substance que l’intelligence absolue (cit).
Tout ce qui existe est, en vérité, Intelligence pure, Intelligence homogène. »
« 391. Tout cet univers, connu par le langage et le mental, n’est rien d’autre que Brahman ;
Rien n’existe hors Brahman, lequel demeure par delà les sphères les plus subtiles de la prakti.
En quoi la cruche, le pichet, ou la jarre, etc..., diffèrent-ils de l’argile qui est leur substance commune ?
Pour parler de ‘toi’ et de ‘moi’, il faut vraiment que l’homme, enivré par le vin de māyā, ait perdu la raison ! »[4]
Le thème d’une matière première est repris par Advayavajra dans son Commentaire sur les Distiques de Saraha (DKG 74) pour expliquer la saveur identique (S. ekarasa) :
« Comme l’élément des choses (S. dharmadhātu) est parfait (S. viśuddha T. rnam par dag pa), même si la diversité du monde émerge de la conscience, son expérience (S. rasa) n'en sera pas différente. Par exemple, si l'on fabrique des figurines de chevaux et d'éléphants avec de la mélasse, celles-ci auront toujours la même saveur (S. rasa). De même, en remémorant la diversité du monde dans la nature spontanée de tous les phénomènes, [cette remémoration] se dissout dans l'élément réel (S. tathātā-dhātu). »
L’eau, l’argile, la mélasse comme matière première primordiale (S. prakti, māyā). Mais aussi de l’or dans le Aṣṭāvakra-saṃhitā :
« Dans ce que tu perçois, c’est toi seul qui te montres. L’or est-il différent dans un collier, une parure ou une bague?      ||14|| « Je suis ceci, je ne suis pas cela », renonce à ces répartitions, vois bien que ton être est tout. Libre alors de toute opinion, va en toute tranquillité.      ||15|| »[5]
Le thème de l’île d’or est repris dans le Tantra du miroir de l’Esprit excellent-à-tous-égards (T. Kun tu bzang po thugs kyi me long gi rgyud) :
« Dans l’autoconnaissance, l’état continu de l’éveil, le monde entier est contenu
Dans l’autoconnaissance, le déploiement impromptu continu, les fruits sont recueillis sans agir
Dans l’autoconnaissance, l’état continu de la vacuité, l’intuition est reflétée en ornements
Dans l’état continu de la non-saisie des reflets, l’autoconnaissance reste sans différencier
Dans l’état continu de l’union indivisible des apparences et de la vacuité, l’autoconnaissance reste isolé du tout (sarva)[6] C’est comme si on arrivait sur une île d’or précieux
Où sans discerner de la poudre et des pépites, toute apparence est de l’or
Ainsi, l’accès à l’objet réel (artha) excellent-à-tous-égards, se transforme en l’intuition discursive (S. vikalpajñāna). »[7]
Il se retrouve dans l’approche de la complétude universelle du Bön éternel. Par exemple dans Le rugissement du lion de la Vue (T. Lta ba seng ge sgra bsgrags)[8] :
« Dans l’objet réel (S. artha) de l’état d’égalité
Reposez-vous comme un éléphant imperturbable
Et vous finirez par obtenir le sceau de l’espace
Vous serez comme sur une île d’or sans [discerner] les pépites
Ainsi, les défauts des autres véhicules [inférieurs] sont purifiés
Et neutralisés naturellement sans avoir à les abandonner
Tandis que les qualités des autres véhicules
Se déploieront de façon impromptue sans le moindre effort
Par conséquent, on aura obtenu le statut de roi de l’égalité . »[9]

Khyoungpo Neldjor (Khyung po rnal 'byor 1050 - 1135/1140), qui est à l'origine de la lignée Shangpa, avait été élevé dans la religion Bön, qu'il enseigna avant de devenir le détenteur des enseignements de Niguma. Dans un des chants de Niguma apparaît une référence à l'île d'or[10]:
« Celui qui reconnaît les degrés de manifestation (S. tattva) de la conscience
Même s’il utilise les cinq sens
Ne s’écarte jamais du fond des choses
C’est comme s’il était arrivé sur une île d’or
Où il ne trouve ni poudre ni pépites, même en les cherchant
Dans l’universel élément des choses (dharmadhātu), l’égalité,
Il n’y a rien à exclure, ni à choisir, ni recueillement, ni recueillement associé
Au moment où il se manifeste
Tout se déploiera de façon impromptue. »[11]
Finalement, Longchenpa, dans le Précieux trésor du processus fondamental (T. gnas lugs mdzod), en énumérant les dix aspects de la nature (T. rang bzhin rnam bcu), utilise l’image de l’île d’or, pour le dixième et dernier aspect.
«  (10) Semblable à l'île d'or, il est le Flux (T.klong) où toute division et élimination sont obsolètes. »[12]
Autre référence hathayoguique.

« LE CENTRE DE L’AUTEL DES JOYAUX (maṇi-pītha cakra)

Selon certains yogis, au-dessus des sept enveloppes se trouve le Centre de l’Autel des Joyaux. Il a douze pétales, et renferme un triangle à l’intérieur duquel est l’autel sacré des joyaux (maṇi-pītha). Là se trouve l’Ile-joyau (maṇi-dvīpa), entourée de toutes parts par l’Océan d’Ambroisie (amṛta-arnava). Au sommet de ce triangle se trouve le point-limite (bindu), d’où commence la manifestation, et sous lequel se trouve le Seigneur Transcendant du Sommeil (Parama Śiva), avec la portion de lui-même appelée Eros (kāma kalā). Dans les deux autres angles du triangle se trouvent le Soleil et la Lune, qui ont ensemble seize parties. La dix-septième est la partie Vie (jivana-kalā). »

Alain Danielou, Yoga, méthode de réintégration, p. 210



[1] Version TBRC W27479-4344-49-343
[2] Les faits, ce sont les dharma en tant qu'objets de la conscience mentale, et qui sont donc de nature intelligible. Quand il n'y a pas de différenciation entre dharma extérieurs et intérieurs, entre un objet et un sujet, ces notions deviennent obsolètes. Comment dire alors ce qui est extérieur et intérieur, objet et sujet ? Quand les divisons tombent en ce qui était perçu de façon dualiste auparavant, il ne reste plus qu'un éveil universel.
[3] L’idée d’une « matière première » (T. rgyu, rang bzhin), ici l’élement des choses (dharmadhātu), à savoir toutes les expériences psychosensorielles, et « les formes » particulières que prennent ces expériences. Les formes particulières des expériences sont comme des ornements fabriquées avec leur « matière première ». Si l’argile est la matière première, tout ce que l’on modèle avec est un ornement.
[4] Le plus beau fleuron de la discrimination (Viveka-cūa-mai), trad. Marcel Sauton, p. 103
[5] Traduction d’Alain Porte
[6] Le tout (sarva) étant le tout perceptible : le sensible et l’intelligible.
[7] rig pa byang chub ngang la snang srid thams cad 'dus pas kun
rig pa lhun grub ngang la 'bras bu byar med dril bas tu
rig pa stong pa'i ngang las ye shes gsal bas brgyan pas tu
gsal ba 'dzin med ngang la rig pa rtog med bzhag pas tu
snang stong dbyer med ngang las rig pa kun bral bzhag pas tu
dper na rin chen gser gling phyin pa bzhin
sa rdo'i bag med snang ba gser du 'gyur
de bzhin kun tu bzang po'i don rtogs rnam rtog ye shes 'gyur
[8] The Philosophical View of the Great Perfection in the Tibetan Bon Religion par Donatella Rossi
[9] Mnyam pa nyid kyi don de la//
glang chen ma bskyod rnal mar zhog/
mthar ni nam mkha’i rgya yis thob//
dper na gser gling rdo med ltar//
theg pa gzhan gyi skyon dag dang*//
spang ba med par ngang gis zhi//
theg pa gzhan gyi yon tan kyang*//
‘bad pa med par lhun gyis grub//
des na mnyam pa’i rgyal po thob//
[10] Les Chants de l’immortalité, P. 58
[11] sems kyi de nyid shes pa des//'dod yon lnga la spyad gyur kyang //chos nyid ngang las g.yos pa med//dper na gser gling phyin pa yis//sa rdo btsal yang mi rnyed ltar//mnyam nyid chos dbyings chen po la//spang blang mnyam bzhag rjes thob med//gang gi tshe na mngon du 'gyur//de tshe lhun gyis grub par gyur//
[12] gser gling lta bur dbye bsal med pa'i klong*//

Texte tibétain Rongzompa (theg tshul) en Wylie

Da ni rdzogs pa chen po’i gzhung nyid la ‘jug par bya ste/ /
de la rdzogs pa chen po’i tshul rigs ston pa’i gzhung ji snyed pa thams cad las kyang*/
don mdor bsdu’ na rnam pa bzhir ‘dus te/ /
‘di ltar byang chub sems kyi rang bzhin bstan pa dang*/
byang chub sems kyi che ba bstan pa dang*/
byang chub sems kyi gol sgrib bstan pa dang*/
byang chub sems kyi ghzag thabs bstan pa’o[1}/ /
de la che ba dang gol sgrib bstan pas kyang rang bzhin bstan par ‘gyur/ /
rang bzhin bstan pas kyang che ba rtogs shing gol sgrib chod par ‘gyur te/ /
de bas na gzhung rnams las kyang lhag par ‘di ltar gud du phye zhing bstan pa’ang med la/ ‘di rnams las ‘da’ ba’ang med do/ /
de la mdor bsdu’ na byang chub sems kyi rang bzhin ni/ phyi nang snang srid chos thams cad gnyis su med pa’i byang chub kyi sems/ snying po byang chub kyi rang bzhin du gdod ma nyid nas sangs rgyas te/ /
da lam gyis \[206] bcos zhing gnyen pos bsgrub du med de brtsal ba med par lhun gyis grub pa’o/ /
byang chub sems kyi che ba ni/ /
dper na rin po che gser gling nas rdo ming yang med do//
thams cad gser gyi rang bzhin du gnas pa bzhin du/ phyi nang snang srid kyis bsdus pa’i chos thams cad la/ ‘khor ba dang ngan song la stsogs te nyes skyong gyi chos su btags pa ni ming tsam yang med de/ thams cad kun tu bzang po’i rol pa’i rgyan ma ‘gags pa tsam du snang ba de bzhin gshegs pa’i che ba nyid do//
byang chub sems kyi gol sgrib ni/ de ltar ma rtogs pa dang log par rtogs pa’i rjig rten pa nas theg pa ‘og ma pa’i lta spyod thams cad yin te/ mdor bsdus na gol sgrib sum bcu’ lta bu’o/ /
byang chub sems kyi gzhag thabs ni/ rnal ‘byor gyi skyes bu blo yang rab tu gyur pa gang gis/ rdzogs pa chen po’i don ji lta ba bzhin du shes bzhin chen po’i snod kyis bzung bas btang snyoms chen po’i ngang la gnas pa’o/ ‘di lta bur ston pa’i rdzogs pa chen po’i tshig ‘di dag kyang*/
che che rags rags skad du smra'ang*/
‘phra’ zhing zhi ste nam mkha’i khams dang ‘dra’ la/ theg pa ‘og ma pa’i tshul \[207] ni ‘phra’ zhing zhi zhi skad du smra yang rags shing bdo ste/ /
rdul gyi phung po bzhin no/ de bas na rdzogs pa chen po’i tshul ‘di la blo yangs pa zab pa ‘phra’ bas brteg dgos so/

4 commentaires:

  1. That's very funny what happens when you tap on the picture and see where it leads you.

    -Dan

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    1. Hi Dan,

      I know... I have been tapped on my fingers once for not referencing pictures, so I try to be scrupulous.

      Joy

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  2. gser gling yid la bcangs pa'i ded dpon bong rdo'i khrod du sdod mi 'gyur //


    - Phyag rgya chen po brda'i rgyud.
    - Source: Sde dge Bstan 'gyur, Toh. no. 2439.

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    1. Thanks for the reference. I translate for my French friends. "Le capitaine qui a l'île d'or à l'esprit, ne restera pas au milieu de crottins d'âne et de pierres."

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