dimanche 20 mai 2012

L’imitation peut-elle être une voie spirituelle ?



L’imitation est" l’action d'imiter (un bruit, un comportement, une personne ou bien un animal en essayant de reproduire les attitudes, les façons de s'exprimer) ainsi que le résultat de cette action" (Atilf). Le très célèbre « Imitation de Jésus-Christ » (De imitatione Christi) avait été écrit (par Thomas a Kempis) pour des moines. Le premier chapitre expose la nécessité d’imiter Jésus-Christ, et de mépriser toutes les vanités du monde. Les deux éléments semblent suggérer une équivalence, c’est-à-dire, que l’on imite réellement Jésus-Christ en méprisant toutes les vanités du monde.
« Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, dit le Seigneur. Ce sont les paroles de Jésus-Christ, par lesquelles il nous exhorte à imiter sa conduite et sa vie, si nous voulons être vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du cœur. »[1]
Il ne s’agit pas d’imiter les actes et la conduite extérieure du Christ, mais de marcher dans la lumière en méprisant les vanités du monde, qui constituent les ténèbres. Tout le livre parle de la vie intérieure, de l’entrée et du progrès dans celle-ci. 
« Appliquez-vous donc à détacher votre cœur de l’amour des choses visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles, car ceux qui suivent l’attrait de leurs sens souillent leur âme et perdent la grâce de Dieu. »[2]
Les symboles et les actes symboliques sont souvent utilisés dans les religions. Un symbole « est un objet sensible, fait ou élément naturel évoquant, dans un groupe humain donné, par une correspondance analogique, formelle, naturelle ou culturelle, quelque chose d'absent ou d'impossible à percevoir » (Atilf). Un symbole peut être utilisé pour représenter le divin, l’amour, une vertu… dans des actes symboliques. Ils sont du visible qui pointe vers de l’invisible. Prendre les symboles et les actes symboliques pour la chose vers laquelle ils pointent est évidemment une erreur. Le fameux doigt qui pointe vers la lune. Dans les symboles, il ne s’agit pas de leurs signes visibles, comme de simples choses visibles (dharma), mais de l’invisible (dharmatā) vers lesquels ils pointent.

Dans l’imitation d’un modèle spirituel, il ne s’agit pas d’imiter les signes visibles qui lui sont propre, mais de « détacher son cœur de l’amour des choses visibles » et de développer ses qualités spirituelles invisibles. D’ailleurs, malgré tout ce qui a été dit et écrit au sujet de leurs vies, nous ne savons rien ou pas grand-chose sur la vie du Bouddha ou du Christ. Leurs vies, du moins telles qu’elles ont été transmises, foisonnent d’éléments et d’actes symboliques. Les hagiographes d'autres saints bouddhistes aiment d’ailleurs s’inspirer de la vie légendaire du Bouddha (douze actes) pour en faire des copies quasi conformes. Il n’est d'ailleurs pas toujours besoin d’un personnage historique, une figure mythologique peut très bien faire l’affaire. Les siddha, vidyādhara, yoginī, ḍākinī… mythologiques ont inspirés des êtres humains pour devenir à leur tour des siddha, vidyādhara, yoginī, ḍākinī… En écrivant les hagiographies des siddhas ou mahāsiddhas, ayant réellement vécu ou non, les hagiographes ont pris soin d’y faire figurer des éléments et des actes symboliques, caractéristiques des êtres mythologiques d’origine, dont leurs protagonistes auraient réalisé les pouvoirs (siddhi) et dont ils seraient devenus les égaux.

Beaucoup de mouvements importants du passé ont connus un nouvel essor, une renaissance, à des époques ultérieures. Inspirés par des maîtres charismatiques du passé ou par leurs idées, les « néos » fabriquent du neuf avec du vieux, en le faisant quelquefois passer pour un retour aux sources, à une intention originelle, à la pureté de la doctrine. Ainsi le néo-pythagorisme, le néo-platonisme, le néodarwinisme, le néolibéralisme etc. qui ont l’avantage de la clarté du préfixe néo-. D’autres « néo-ismes » se cachent sous des noms qui n’en laissent rien paraître ou qui cachent même leurs origines. Ce phénomène de "renaissance" existe aussi dans le bouddhisme.

On pourrait voir Buddhaghoṣa comme l’instigateur d’un néo-« bouddhisme ancien ». Quelle école s’appellerait « l’école des anciens » (P. theravāda S. sthaviravāda), s’il n’y a pas d’école nouvelle de laquelle on aimerait se démarquer ? Idem pour l’école nyingmapa (rnying ma = ancien) qui suivrait des tantras anciens, anciens par rapport aux tantras nouvellement apparus à partir du 11ème siècle. En fait ce sont plutôt des néo-anciens. L'école de la forêt est un autre mouvement néo, initié au début du 20ème siècle par Ajahn Sao Kantasilo Mahathera, prônant le retour à la forêt comme cadre propice à la vie monastique. Cette tradition renoue avec les pratiques préconisées dans les corbeilles des Sutta et du Vinaya. 

Tout retour à l'autorité des ressources anciennes dans le but de ranimer la flamme, ou une flamme spécifique, n'est pas sans risque de fondamentalisme. Quelquefois, voire peut-être même toujours, une tradition a évolué pour de "bonnes" raisons. La situation change, l'époque change, les mentalités changent et il faut bien s'adapter. On ne peut pas simplement ignorer tous les facteurs qui ont conduit à ces changements progressifs et vouloir retourner à une pureté originelle, qui a sans doute seulement existé dans les écritures, où toutes les aspérités ont été gommées, qui ont été homogénéisées, sacralisées en y incorporant des éléments symboliques, mythologiques, des prédictions réalisées...  Bref, retourner à une fiction et la prendre au premier degré.   

Quand le personnage de Cervantès, Don Quichotte, lit des romans chevaleresques d’époques longtemps revolues, il rêve de raviver la flamme de la chevalerie et s’imagine être un chevalier qui se donne la mission de redresser les torts. Il rêve de reformer la société en réinstaurant les valeurs chevaleresques.

C’est probablement en entendant ou en lisant les hagiographies de mahāsiddhas, que les adeptes du mouvement des yogis fous (smyon pa) du 15ème siècle au Tibet ont eu l’idée de réformer leurs écoles en accordant une plus grande place à ce qu’ils croyaient être les enseignements originaux de leurs écoles et en imitant le modèle du heruka ou du yogi ascète répa (ras pa). gTsang-smyon, le fou du Tsang, comme Don Quichotte, est allé jusqu’au bout de son rêve. Lui et ses disciples, ont réinventé et exploité le genre de l’hagiographie, qu’ils affectionnaient particulièrement, probablement parce qu’ils connaissaient son pouvoir inspirateur.

De nombreux tibétains, ayant lu leurs hagiographies, s’en sont inspirés pour imiter l’exemple de Milarepa, Rechungpa, et d’autres yogis célèbres. Et cela est toujours vrai de notre époque et en occident, avec des résultats variables et incertains. Tulku Urgyan Tenpa Rinpoche et David Dubois ont écrit des billets sur la mésaventure de la yoginī /lama Chistie McNally.

Toutes les hagiographies baignent dans la fiction et le symbolisme. Nous ne connaissons pas les figures historiques à l’origine du bouddhisme. Ce que nous en connaissons est basé sur des légendes, dont les hagiographies des saints bouddhistes se sont inspirées à leur tour. En outre, les vies des mahāsiddha foisonnent d’éléments mythologiques. Et les vies de nombreux maîtres tibétains contiennent des éléments des vies de mahāsiddhas. Tout cela est hautement symbolique. Prendre modèle sur des éléments fictifs n’est sans doute pas très prudent, prendre ce qui est symbolique à la lettre non plus. Il est important de faire la part des choses.

L’invitation à imiter le Bouddha, le Christ, un Heruka, une yoginī… n’est évidemment pas une invitation à imiter leurs signes, actes et comportements extérieurs et visibles.

« Le Bovarysme (d'après le roman Madame Bovary de Flaubert) est la faculté départie à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est, en tant que l'homme est impuissant à réaliser cette conception différente qu'il se forme de lui-même." (Jules de Gaultier)

MàJ06092013 Shinzen Young sur l'utilisation d'archétypes dans le vajrayana


[1] L’imitation de Jésus-Christ, traduction de F. de Lamennais, Seuil, p. 12
[2] L’imitation de Jésus-Christ, traduction de F. de Lamennais, Seuil, p. 12

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