lundi 19 mars 2012

Viens Baddha




Le Therīgāthā est une section de versets (P. gāthā) composés par des renonçantes (P. therī, litt. Bhikkhunī anciennes) appartenant à la communauté bouddhiste primitive, classée dans le Khuddaka Nikaya. 73 poèmes, rangés selon leurs longueurs en 13 chapitres. On y respire un air de liberté. Ainsi par exemple, la mère de Sumangala, qui débarrassée de son mari fabricant d’ombrelles (et obsédé sexuel ?), s’écrie :
Libre, libre
totalement libre
  de mon pilon,
  de mon mari sans vergogne
avec son atelier d’ombrelles,
  et de mon vieux mortier moisi
qui sent le serpent aquatique.
L’aversion et la convoitise
tranchées d’un seul coup
je me suis installée au pied d’un arbre
où j’ai médité tranquillement
quelle tranquillité !

[Traduction libre d’après Thanissaro Bhikkhu, Therigatha II.3 -- Sumangala's Mother]. 
J’ai remplacé la traduction « pot » par mortier, pour aller avec le pilon. Il me semble que les oustensiles « pilon et mortier » ne sont pas choisis au hasard... On peut supposer que puisqu'elle s'appelle "la mère de Sumangala", que son fils Sumangala faisait aussi partie de la communauté du Bouddha. On peut imaginer que Sumangala, en voyant la souffrance de sa mère, lui avait proposer de rejoindre le Bouddha parce qu'il savait qu'elle y serait bien. Ces poèmes montrent un Bouddha beaucoup moins misogyne que celui de la tradition qui a suivi.

Puis, l’histoire émouvante de l'ancienne ascète Jaïne Bhaddā kuṇḍalakesā.
Je voyageais revêtu d’un seul morceau de tissu
La tête rasée, couverte de poussière
Trouvant faute où il n’y en avait pas
Et n’en voyant pas où il y en avait[1]
A la fin de la journée
Je suis allée au Pic des vautours (P. gijjhakūṭa)
Où j’ai vu le Bouddha dépassionné (P. virajaṃ buddhaṃ)
Vénéré par sa communauté de mendiants
J’ai joint les mains devant lui
Je me suis humblement mise à genoux
« Viens Baddha », me dit-il (P. Ehi bhaddeti)
M’accueillant ainsi dans son ordre
Pendant cinquante ans, j’ai voyagé libre de dettes,
A Aṅgā, au Magadhā, à Vajjī
A Kāsī puis à Kosalā
Vivant de ce que ces pays m’offraient
Puis, il y avait ce bienfaiteur – quel grand sage (P. sappañño) -
Qui fit don d’une robe à Baddha
Désormais libre de tous les liens
[2]
Thig 5.9 PTS: Thig 107-111 [Traduction libre d’après Hellmuth Hecker & Sister Khema]
Emouvante, car après tout ce qu’on a écrit[3] sur le refus initial, les hésitations, l'insistance d'Ānanda, les demandes de sa tante et mère adoptive Mahāpajapati, puis l’acceptation à contre-cœur du Bouddha, qui aurait même précisé que cela augurait mal pour la pérennité de la communauté, voilà que dans ce texte ancien[4] il dit tout simplement et sans aucune autre forme de rituel « Viens Baddha ».

***
Illustration : Mahavira donne un enseignement aux moines et nonnes de sa communauté. Manuscrit de Kalpa Sutra (Livre Jain de rituels). Metropolian Museum of Art.

[1] Les jaïns ont des règles beaucoup plus strictes que celles du Vinaya bouddhiste. Le Bouddha préconise un chemin du milieu, donc non ascétique.  
[2] Yo bhaddāya cīvaraṃ adāsi vippamuttāya sabbaganthehīti
[3] Voir par exemple le chapitre 10 du Cullavagga du Vinaya
[4] Voir le billet de Jayarava à ce sujet. Le professeur Richard Gombrich avait donné une série de conférences en 2006, pendant lesquelles il dit que l'idée de l'hésitation du Bouddha d'admettre des femmes dans sa communauté était sans doute une falsification ultérieure. 


Pour la version Pāli des versets.

Traduction de Thanissaro Bhikkhu


So freed! So freed!
So thoroughly freed am I --
from my pestle,
my shameless husband
& his sun-shade making,
my moldy old pot
with its water-snake smell.
Aversion & passion
I cut with a chop.
Having come to the foot of a tree,
I meditate, absorbed in the bliss:
"What bliss!"


c: The Former Jain Ascetic
translated from the Pali by
Hellmuth Hecker & Sister Khema
© 1998–2012

I traveled before in a single cloth,
With shaven head, covered in dust,
Thinking of faults in the faultless,
While in the faulty seeing no faults.
When done was the day's abiding,
I went to Mount Vulture Peak
And saw the stainless Buddha
By the Order of Bhikkhus revered.
Then before Him my hands in añjali
Humbly, I bowed down on my knees.
"Come, Bhadda," He said to me:
And thus was I ordained.
Debt-free, I traveled for fifty years
In Anga, Magadha and Vajji,
In Kasi and Kosala, too,
Living on the alms of the land.
That lay-supporter — wise man indeed —
May many merits accrue to him!
Who gave a robe to Bhadda for
Free of all ties is she.


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