vendredi 7 octobre 2011

Voir des mouches volantes ou ne rien voir



Le grand érudit nyingmapa Rongzompa (T. rong zom chos kyi bzang po, onzième siècle) s’appuyait sur la vue que les phénomènes n’avaient aucun fondement (S. (sarvadharma)-apratiṣṭhānavāda T. chos thams cad rab tu mi gnas pa), un courant de l’école Mādhyamaka. Il affirmait par conséquent que l’élément spirituel (S. dharmadhātu) débarrassé de toutes les souillures accidentelles, était l’unique élément (S. dhātu) de l’état de bouddha et rejette l’existence – à ce niveau – de l’intuition non discursive (S. nirvikalpa-jñāna) ainsi que de l’intuition existentielle adéquate (S. śuddhalaukika-jñāna).

Orna Almogi écrit que les auteurs Mādhyamika sur lesquels s’appuie Rongzompa ne tolèrent aucune interprétation positive de l’absolu et le considèrent comme la cessation totale de toute la diversité des phénomènes[1], ce qui a d’ailleurs l’air excessif. Orna Almogi fait un recensement de maîtres indiens et tibétains, connus pour avoir suivi la même vue que Rongzompa, c’est-à-dire la vue Mādhyamaka (Sarvadharma)-pratiṣṭhānavāda. Rongzompa en avait cité deux, à savoir Madhyamaka-Siṃha (11ème siècle), considéré comme un disciple d’Atiśa, et Mañjuśrīmitra (T. 'jam dpal bshes gnyen)[2]. A ces deux, Almogi ajoute Atiśa, Candraharipāda (10-11ème siècle), un Bhavya tardif qui n’est pas le Bhāviveka du 6ème siècle et Gampopa. On peut ajouter Maitrīpa[3] à cette liste. Dans l’Histoire de l’école Kadampa (T. bka’ gdams chos ‘byung)[4], Kunga Gyeltsen considère Atiśa comme un adepte de la vue apratiṣṭhānavāda. Et Rongzompa considère tous ceux qui croient, comme lui-même, que l’état d’éveil est dépourvu d’intuition (S. jñāna) comme des (Sarvadharma)-apratiṣṭhānavādins[5].

Le fait que Rongzompa se déclare être un apratiṣṭhānavādin, qui ne croit donc pas à la présence d’intuition dans l’état de Bouddha, pose un problème aux adeptes du Dzogchen, car pour le Dzogchen l’élément spirituel (S. dharmadhātu) purifié correspond à l’intuition naturellement présente (T. rang byung ye shes), prise dans un sens très positive. Rongzompa est considéré à la fois comme un grand maître nyingmapa et un adepte du Dzogchen. Ayant vécu au onzième siècle, il est quelquefois considéré comme un des derniers représentants du Dzogchen ancien avant l’émergence du cycle Nyingthig (T. snying thig). Il n’est pas le seul adepte du Dzogchen ancien dans ce cas, car Mañjuśrīmitra déclare dans un autocommentaire[6] la non existence des deux types d’intuition. Plus tard, Mipham Gyatso (T. mi pham rgya mtsho 1846-1912) est venu à la rescousse de Rongzompa en affirmant dans un catalogue des œuvres complètes de Rongzompa[7] que cette vue lui avait été attribuée à tort. Mipham explique que ce que voulait dire Rongzompa était que seule l’intuition développée au niveau du chemin n’existait pas au niveau d’un Bouddha, et qu’il n’était pas question de la non existence de l’intuition naturellement présente (T. rang byung ye shes).

Almogi confirme cependant qu’au vu de son analyse des textes de Rongzompa, ce dernier a clairement écrit que l’état de Bouddha, qui correspond à l’élément spirituel purifié (S. dharmadhātu) était dépourvu d’élément cognitif[8].

Le débat sur l’intuition ou l’absence d’intuition du Bouddha faisait rage à l’onzième siècle et était un sujet brûlant. Gampopa écrit :
« Ce sujet a donné lieu à diverses interprétations. Les uns disent qu’un bouddha possède à la fois des pensées (S. vikalpa) et la sagesse (S. jñāna), les autres qu’il n’a pas de pensés, mais qu’il possède une sagesse qui connaît tout clairement. D’autres encore sont d’avis qu’il n’a plus de sagesse, et d’autres, enfin, que les boudhas n’ont jamais eu de sagesse. »[9] 
Plus loin :
« Pour sa part, le Bouddha s’est libéré de l’ignorance au terme de l’absorption pareille au diamant. Il voit la vérité ultime, et sa façon de voir consiste à ne rien voir. Il ne tombe pas dans la méprise de la vérité relative. Il ressemble au malade guéri dont les yeux ne percoivent plus de mouches volantes ni de formes floues. Puisque la perception de la vérité relative résulte de l’ignorance, cette vérité n’est énoncée que du point de vue des êtres ordinaire. Pour les bouddhas, elle n’existe pas. »[10] 
Entre ne plus voir la vérité relative et voir la vérité absolue, qui équivaut à ne rien voir, les bouddhas semblent en effet ne pas voir grand-chose…

***

 [1] (Almogi, 2009) p. 190 
[2] Mañjuśrīmitra est considéré être un maître indien du Dzogchen, disciple de Garab Dordjé (T. dga’ rab rdo rje) de la tradition Dzogchen. Dates inconnues. 
[3] Auteur de L’éclaircissement de l’absence totale de fondation (T. rab tu mi gnas pa gsal bar ston pa) D 2235 
[4] Œuvre de Las chen kun dga’ rgyal mtshan (1432-1506) 
[5] (Almogi, 2009), p. 180 
[6] Bodhicittabhāvanādvādaśārthanirdeśa T. byang chub sems kyi man ngag nges par lung bstan pa. Almogi émet certains doutes quant à l’authenticité de cette attribution. (Almogi, 2009) p. 178 
[7] Rong zom gsung ‘bum dkar chag me tog phreng ba 
[8] (Almogi, 2009), p. 14 
[9] (Gampopa, 2008), p. 308 Termes en sanskrit ajoutés
[10] (Gampopa, 2008), p. 311

Citations Gampopa wylie
kha cig na re sangs rgyas la rnam rtog ni mi mnga' la ci yang sa ler mkhyen pa'i ye shes ni mnga' zhes zer ro/ kha cig na re ye shes rgyun chad pa yin zhes zer ro/ kha cig na re sangs rgyas la ye shes yod ma myong ba yin zhes zer ro/
sangs rgyas ni rdo rje lta bu'i ting nge 'dzin gyi mjug tu ma rig pa spangs nas/ chos 'ga' yang mthong ba med pa'i tshul du de kho na'i don gzigs pas/ kun rdzob 'khrul pa 'di sangs rgyas la mi mnga' ste/ dper na mig nad dag pa'i gang zag la skra shad dang rab rib mi snang ba lta bu'o/ des na kun rdzob snang ba 'di ma rig pa'i dbang gis yin pas/ 'jig rten la ltos nas bzhag par zad kyi/ sangs rgyas la ltos nas med pas de mkhyen pa'i ye shes kyang med pa yin no/

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