mardi 3 mai 2011

Un bouddha pense-t-il ?

Le docteur et traducteur Rongzompa (T. rong zom chos kyi bzang po, ou encore Dharmabhadra 11ème s.), bien qu'il fut actif pendant la période de la deuxième propagation, était le dernier traducteur de l'école des anciens qui se base sur la première propagation du bouddhisme au Tibet. Il écrivait des traités pour défendre les vues de la tradition des anciens qui commencaient à être critiquées par les adeptes des nouveaux tantras.

La tibétologue Orna Almogi, rattachée à l'université d'Hambourg, a écrit une monographie[1] sur les différents concepts de la bouddhéité et la controverse de l'existence de la gnose (S. jñāna) tels que présentés par Rongzompa dans son œuvre sur l'état de bouddha (T. sangs rgyas kyi sa chen mo). La question, au centre de nombreux débats à la fin du premier millénaire, était de savoir comment faisait un bouddha pour agir dans le monde, puisqu'il était libéré de l'ignorance et de l'illusion. Avait-il de l'intuition (ou plusieurs types d'intuition) ou non ? Peut-on avoir à la fois de l'intuition et des pensées ? Avait-il encore des pensées ? S'il n'en avait plus comment faisait-il, par exemple, pour lire celles des autres ?

Pour Rongzompa le seul élément constitituf de l'état de bouddha est le dharmadhātu (élément spirituel) purifié. Il rejette ainsi aussi bien l'existence de l'intuition non-conceptuelle (T. rnam par mi rtog pa'i ye shes S. nirvikalpajñāna) et l'intuition fonctionnelle pure (T. dag pa 'jig rten pa'i ye shes S. śuddhalaukikajñāna). Ce point de vue, dit-il, est celui des adeptes du non-fondement des phénomènes (S. sarvadharmāpratiṣṭhānavādin), qui affirment que les phénomènes n'ont aucun substrat[2]. C'était d'ailleurs aussi le point de vue de Maitrīpa.

Dans une des œuvres de Rongzompa, le Traité de l'entrée dans le chemin du mahāyāna (T. theg pa chen po'i tshul la 'jug pa zhes bya ba'i bstan chos, abrégié en "theg tshul"), il explique la différence entre les termes concept (S. kalpa T. rtog pa), intention (S. saṃkalpa T. kun tu rtog pa) et différenciation (S. vikalpa T. rnam par rtog pa). Etymologiquement "kalpa" étant le dénominateur commun, "saṃ-kalpa" étant des concepts associatifs et "vi-kalpa" des concepts dissociatifs[3].

Pour Rongzompa le terme "concept" (kalpa) s'utilise pour tous les enseignements relatifs au chemin, le fruit et la doctrine. Le terme "intention" (saṃkalpa) à tous les instants de conscience et facteurs mentaux. Le terme "discrimination" (vikalpa) aux facteurs mentaux caractérisés par l'intérêt (T. sems pa S. cetanā) et la lucidité (prajñā).[4] Il ajoute que les termes "intentions" et "discriminations" sont interchangeables dans certains cas.

Rāmana maharshi distingue entre l'intention (saṃkalpa) qui asservie (bandha-hetu) et qui libère (mukti-hetu). La première est à abandonner et la deuxième à cultiver.[5]

***

[1] 2009. Rong-zom-pa’s Discourses on Buddhology: A Study of Various Conceptions of Buddhahood in Indian Sources with Special Reference to the Controversy Surrounding the Existence of Gnosis
(ye shes: jñāna) as Presented by the Eleventh-Century Tibetan Scholar Rong-zom Chos-kyi-bzang-po. Studia Philologica Buddhica: Monograph Series XXIV. Tokyo: The International Institute for Buddhist Studies.
[2] Rong-zom-pa’s Discourses on Buddhology, p. 190
[3] The Sanskrit Heritage Dictionary : saṃkalpa : phil. la décision d'agir; opp. vikalpa. Vikalpa : phil. l'abstention d'action; opp. saṃkalpa
[4] Rong-zom-pa’s Discourses on Buddhology, p. 169
[5] L'enseignement de Rāmana Maharshi, p. 192

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