lundi 27 décembre 2010

Hugues de Saint Victor (Emile Bréhier)



Ce qui intéresse Hugues de Saint-Victor, c’est d’ailleurs moins l’accroissement que l’approfondissement des connaissances qui, à leur sommet, touchent à Dieu : on commence par penser : la cogitatio, « c’est le contact passager avec les choses, lorsqu’une chose se présente tout à coup à l’âme par son image, qu’elle pénètre par les sens ou surgisse de la mémoire » ; puis on médite sur elles ; « la méditation, c’est le maniement continuel et sagace d’une pensée qui s’efforce de débrouiller ce qui est embrouillé et de pénétrer ce qui est caché » ; enfin l’on contemple ; « la contemplation, c’est une intuition (contuitus) de l’âme pénétrante et libre, qui se répand sur toutes les faces de l’objet à voir » : cette contemplation, qui commence à la créature, va jusqu’au créateur [479]. On voit que ce qui donne à la pensée d’Hugues sa tension et sa vie, c’est une direction p192 qui n’est jamais perdue de vue et dont sa doctrine consiste surtout à marquer les étapes.

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Sa méthode est pourtant différente de celle de saint Anselme par le rôle qu’il assigne à l’« expérience ». Il a sur ce point des déclarations de principe formelles : « tout progrès du raisonnement prend son point de départ en ce que nous connaissons par expérience », ou encore : « c’est par les choses connues par expérience que nous devons conclure par raisonnement ce qu’il nous faut penser des choses qui sont au-dessus de l’expérience [482] ». Toutefois il faut se rappeler que ces formules ne sont dites qu’à propos des recherches sur Dieu et ne font qu’énoncer sous une autre forme le fameux adage paulinien : per visibilia ad invisibilia ; et, en l’espèce, l’expérience dont il s’agit se borne au spectacle de la génération p193 et de la corruption continuelles que « ne nous permet pas d’ignorer l’expérience quotidienne ». Partant de là, Richard conclut qu’il doit y avoir un être qui existe par lui-même et qui, partant, est dès l’éternité. « Sinon il y a eu un moment où rien n’était ; et alors aucune des choses qui devaient venir ne serait venue, puisqu’il n’y aurait rien eu qui leur eût donné ou eût pu leur donner le principe de son existence [483]. » Dans cette preuve de l’existence de Dieu, si différente de celle de saint Anselme, on voit qu’il s’agit de l’expérience en général, telle que l’avait définie Aristote ; car le fond de la preuve consiste bien dans l’application du célèbre adage aristotélicien : « il est impossible qu’une chose en puissance passe d’elle-même à l’acte [484] ».
Ce rôle donné à l’expérience paraît naître, chez Richard, du désir, qui lui est commun avec Hugues, de placer, dans une progression unique, tous les degrés de connaissance jusqu’à la vision de Dieu, comme il le fait dans le De gratia contemplationis [485]. Dans la progression à trois termes (imaginatio, ratio, intelligentia) qu’il y indique, le premier et le troisième impliquent la présence de leur objet ; mais l’imagination connaît la présence d’un corps, et l’intelligence la présence d’une essence intelligible ; entre elles deux, la raison connaît les choses absentes et cachées au moyen de ce qui est présent ; elle connaît, par exemple, la cause par ses effets. Tandis que la raison a toujours besoin de l’appui du sensible, l’intelligence, atteignant directement son objet, peut se passer des sens et de la raison à condition d’entendre « la simple intelligence sans l’office de la raison, et la pure intelligence sans le concours de l’imagination ». Au sommet de l’intelligence est la contemplation qui dépasse l’intelligible ou essence p194 pour arriver à l’intellectible ou Dieu ; et l’on y distingue encore trois degrés selon que l’on est plus ou moins près du modèle : la dilatation de l’esprit (dilatatio mentis), lorsque l’on voit Dieu en figure, l’élévation de l’esprit (sublevatio mentis), lorsqu’on le voit comme en un miroir, l’aliénation de l’esprit (alienatio mentis) « lorsqu’on le contemple en sa simple vérité ». Cette contemplation a pour condition la pureté du cœur ; car le « miroir » en lequel on voit Dieu, c’est l’âme même, et c’est « par la connaissance de soi qu’on monte à la connaissance de Dieu » ; il faut donc que ce miroir soit pur ; mais cette préparation n’aboutit pas d’elle-même à l’état suprême d’aliénation que l’âme doit atteindre et qui ne peut venir d’elle. Toujours d’ailleurs, remarquons-le, d’un bout à l’autre de la chaîne, le degré supérieur ne provient jamais de l’inférieur, mais s’ajoute à lui comme quelque chose qui le dépasse.

[Extrait de La philosophie du Moyen âge, p. 170-171]

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[482] VI, t. CXCVI, p. 894-895.
[483] Ibid., 894.
[484] Richard paraît s’y référer (VI, t. CXCVI, p. 894-b) : « Nous voyons que les choses qui n’étaient pas auparavant passent à l’acte. »
[485] Cf. M. LENGLART, CXIII, ch. II et III.

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