lundi 11 octobre 2010

Sauver Milarepa et Gampopa



La tradition distingue deux courants dans la lignée Kagyupa, la "lignée de la pratique" (T. sgrub brgyud) qui passa par Milarepa et Gampopa et la lignée de l'exégèse" (T. bshad brgyud spécifiquement des yogatantra supérieurs), qui passa par rngog et les autres deux condisciples de Milarepa. La tradition ne fait cette distinction que rétrospectivement quand Gampopa et ses descendants spirituels directs se sont fait attaqués sur leur manque d'affiliation et de matériaux "Herukistes", à une époque où l'état de bouddha parfait est considérée n'être qu'à la portée de ceux qui suivent le chemin du Heruka. Il convenait alors de prouver que ces matériaux avaient transité par tous les détenteurs de la lignée.

Il ne suffisait pas d'acquérir ces matériaux qui manquaient initialement, encore fallait-il prouver que tous les détenteurs de la lignée les avaient reçues également pour les transmettre validement. Les matériaux "Herukistes" ont pris de l'ampleur après Gampopa, c'est un fait. Mais étaient-ils passés par Gampopa ? Dans le cas d'une réponse négative, le doute serait légitime : si Gampopa ne les avait pas reçu de Milarepa, est-ce que celui qui était le disciple le plus illustre de Marpa les avait au moins reçus de ce dernier ? Ce n'est pas certain et pratiquement impossible à prouver.

C'est ici que les deux lignées portent secours. Dans cette optique, les matériaux "Herukistes" ont été transmis par un autre canal, celui de la lignée de l'exégèse. Mais cela n'enlève pas totalement le doute. Si Milarepa n'avait pas eu accès aux matériaux "Néo-herukistes", comment a-t-il pu devenir un parfait Bouddha/Heruka ? Car c'est de cet accès et de cette affiliation que dépendra la parfaite bouddhéité à partir du 13-14ème siècle.

Dans la Vie de Milarepa, son auteur, le "yogi fou de Tsang", le fait étudier le Hevajra Tantra avec rngog (chos sku rdo rje). Si Milarepa n'avait peut-être pas transmis les matériaux "Néo-herukistes", il y avait au moins eu accès. Dans leurs hagiographies très succinctes de la vie de Milarepa, Gampopa et Zhang (zhang g.yu brag pa brtson 'gru brags pa 1123–1193) mentionnent une année d'apprentissage chez rngog. Gampopa précise qu'il y avait appris les instructions de la lignée de pratique (T. sgrub rgyud kyi gdams ngag) sans l'opposer à une lignée de l'exégèse, et Zhang ne donne aucune précision. En revanche, dans sa biographie de Gampopa, Zhang se montra critique des lignées qui n'étaient pas passées par Gampopa. Gampopa ne distinguait pas une lignée de pratique d'une lignée d'exégèse.[1]

Pour la transmission du Cycle des neuf cycles de la ḍākinī incorporelle, d'autres muses avaient été appelées à la rescousse. Ces instructions, que Tillipa aurait reçues directement de la ḍākinī, étaient transmises à Naropa, qui les aurait ensuite passées à Marpa, qui les passa à son tour à son propre fils Tama Dodé (T. Dar ma mdo sde) dans le cadre d'une transmission unique exclusive (T. gcig rgyud). Pour rappel, celui-ci meurt prématurément, mais grâce à sa maîtrise des instructions du transfert de la conscience (S. para-kāya-praveśa T. 'grong 'jug) ainsi reçues, il put transférer son principe conscient dans un pigeon voyageur, qui s'envola pour l'Inde où un autre transfert eut lieu dans la dépouille d'un jeune brahmane, qui deviendrait le maître Tipupa. Tipupa, étant un disciple direct de Naropa put recevoir "de nouveau" le Cycle des neuf cycles de la ḍākinī incorporelle et lorsque Rechungpa venait le voir à Mithilā, il les lui transmit. La transmission ininterrompue était sauve.

Toute cette épisode que Peter Roberts[2] raconte en détails et selon toutes les versions différentes fourmille d'indications intéressantes. Rechungpa les rapporta à Milarepa, qui les aurait alors transmis à un certain Ngendzong Teunpa (T. ngan rdzong ston pa alias Bodhirāja ou byang chub rgyal po) qui l'aurait suivi de 1106 à 1123 (Roberts p. 63) et qui, selon Jamgon Kongtrul, est à l'origine de la transmission orale de ce cycle sous le nom de "Transmission orale de Cakrasaṁvara" (T. bde mchog snyan brgyud) que le fou de Tsang avait mis par écrit (15-16ème siècle). Toujours selon Jamgon Kongtrul, il existerait même une troisième transmission, orale également, de Gampopa (T. dwags po snyan rgyud), que Rechungpa aurait donnée à Gampopa, et ce dernier à ses disciples.[3]

***
Illustration : thangka représentant Milarepa flanqué de Gampopa et Rechungpa.

[1] The Biographies of Rechungpa: The Evolution of a Tibetan Hagiography de Peter Alan Roberts p. 69.
[2]
The Biographies of Rechungpa
[3] ibid. p. 2

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