samedi 9 octobre 2010

Les trois hommes du Kham



"L'océan de chants de la lignée Kagyu" (T. mgur mtsho) est un texte compilé et édité en premier par le huitième Karmapa (1507-1554)[1]. Dans la version actuelle (publiée en anglais sous le titre "The Rain of Wisdom" par Shambala), figure une histoire avec le titre "Lord Gampopa's song of response to the three men of Kham", qui n'est pas signée ou attribuée. Il contient des chants attribués à Gampopa et aux trois hommes de Kham et raconte comment les trois Khampa furent expulsés du siège de Gampopa, après avoir célébré au jour dédié à Vajravarāhī un festin tantrique (S. gaṇacakra), sans doute beaucoup plus modeste que le banquet des dieux ci-dessus..., et y avoir bu de l'alcool. Cette anecdote fait d'ailleurs écho à l'expulsion de Maitrīpa par Atiśa du centre monastique de Vikramaśīla en Inde, qui fait à son tour écho à celle d'autres mahāsiddha...

C'est le maître de discipline du monastère, probablement notre ami Duldzin ('dul ba 'dzin pa), qui les aurait expulsé, sans que Gampopa, ni son neveu Gomtshul, en charge du monastère depuis le retrait de Gampopa, étaient au courant. Il raconte comment Gampopa en apprenant la nouvelle sort aussitôt pour essayer de faire revenir les trois hommes expulsés, car avec eux une foule de ḍāka et de ḍākinī avaient également abandonné les lieux... La réalité de cette anecdote est très incertaine, mais elle reflète bien les tensions qui existaient au sein de l'entourage de Gampopa, dû à la pression de l'apparition de nouvelles instructions et méthodes plus axées sur l'utilisation d'expédients et moins mystiques.

Il s'avère qu'il existe aussi un chant[2] qui est attribué à Pamodrupa (1100-1170), un des trois personnages principaux du chant, qui a pour sujet la façon de boire de l'alcool (seulement deux vers à la fin du chant) et les sept bonheurs, mais dans lequel aucune allusion n'est faite à l'intrigue du chant du mgur mtsho. Le texte qui introduit le chant mentionne une expulsion, mais sans rentrer dans les détails. Ce texte a sans doute été ajouté au moment de la compilation et de l'édition de l'œuvre complet de Pamodrupa. Il est probable que ce chant soit une des sources d'inspiration de l'histoire que l'on trouve dans le Gurtso.

Les deux autres Khampa sont (Karmapa 1) dus gsum mkhyen pa (1110-1193) et gsal ston shwo sgom. Le premier Karmapa et Pamodrupa ont le même âge. Les trois ensemble forment un groupe qui s'appelle "les trois hommes de Kham". Dans l'imaginaire de l'école Kagyu, ce groupe de trois a comme particularité d'être les seuls à avoir reçu de Gampopa et la Mahāmudrā et les "instructions du Vajrayāna"[3], ce qui pourrait laisser croire que les autres disciples n'auraient reçu "que" les instructions de la Mahāmudrā (sūtrayānique), qu'ils ne pratiquaient "que" des tantras inférieurs ou, s'ils pratiquaient les tantras supérieurs, qu'ils les pratiqueraient d'une manière édulcorée. Revoir à ce sujet la citation du 8ème Karmapa.

C'est après avoir été pendant des années le collaborateur apprécié de Sachen Kunga Nyingpo et avec des bagages hautement ésotériques que Phag mo gru pa arrive à Dvags lha sgam po, pendant les dernières années de la vie de Gampopa, quand celui-ci s'est rétiré des affaires et que son neveu Gomtshul est en charge. Le futur 1er Karmapa fait des aller-retour à Gampo entre ses retraites et ses voyages et aurait reçu les instructions de Réchungpa et de la lignée de rngog chos sku rdo rje, disciple de Marpa.

Le programme du monastère[8] était alors celui d'un centre monastique classique où l'on enseigne en plus du cursus Kadampa les instructions de la Mahāmudrā (il faut comprendre ici de Milarepa) que Gampopa avait reçues de Milarepa et de ses maîtres Kadampa. Au fur et à mesure que la "renaissance" tibétaine prend de l'ampleur, ses nouveaux apports et tendances viennent perturber l'harmonie au siège de Gampopa. Les pratiques associées à ce nouvel apport, qui ont souvent pour origine des yogi laïques (Gayadhara, Tipupa, Drokmi, Marpa, Rechungpa...) sont plus transgressives et cela pose des problèmes au siège de Gampopa. Les tensions que cela a dû créer se retrouvent dans les débats internes au sujet de la nature des trois types de vœux (T. sdom gsum S. trisaṃvara).

L'histoire du mgur mtsho nous apprend qu'il y a des problèmes de discipline monastique. Concrètement, les trois Khampa célèbrent la pratique de Vajravarāhī aux jours fastes, boivent de l'alcool et dansent, mais il n'y a pas de mention de femmes mudrā (partenaires dans les rituels sexuel)…
Les trois Khampa disent : "Nous qui appartenons à la lignée de Nāropa, nous devons célébrer le dixième jour et faire un ganacakra de Vajravarāhī[9]." Rappellons que les cycles du Chemin et du fruit (T. lam 'bras) de l'école Sakyapa et des Instructions de la ḍākinī incorporelle de la lignée de Réchungpa, remontent au père et fils, Gayadhara et Tipupa, tous les deux des disciples directs de Nāropa. Il en va de même pour la transmission des tantras kagyupa que le 1er Karmapa avait reçu et qui remonte à Nāropa par l'intermédiaire de Marpa.

Gampopa en revanche, parla de sa lignée comme celle qui regroupait les instructions de la Mahāmudrā (lire : de Milarepa) avec celles des Kadampa[10]. Il conseilla à Layakpa d'apprendre "le cycle de Saṁvara de quelqu'un de la lignée de Śrī Nāropa". Notons donc que, selon le point de vue du chant des Trois hommes de Kham, les trois Khampa, qui sont les futurs fondateurs des plus grandes écoles de la lignée Kagyupa, se considèrent appartenir à la lignée de Nāropa. Cette différence d'identification va apparaître plus clairement avec le mouvement yoguique. A partir de Gampopa la lignée Dwags po bka' brgyud éclatera en de nombreuses lignées majeures et mineures.

***

Illustration : Frans Floris (Floris de Vriendt) - Le banquet des dieux, 1561 - Musée des Beaux Arts d’Anvers

 « Moi, yogin, je ne suis pas resté ; moi, yogin, je suis parti.
Moi, yogin, j’ai visité les écoles de l’ordre des bKa’-brgyud-pa.
Dans ces école, chacun tenait une cruche à bière.
Moi, yogin, je me suis contenu. J’aurais craint de participer
   à un festin d’ivrognes qui engagent un chanteur. »

Vie et chants de brug-pa kun-legs le yogin de R.A. Stein (p. 181, manuscrit p.105)

rnal ‘byor ngas ma bsdad rnal ‘byor ngas phyin// rnal ‘byor ngas bka’ brgyud kyi grwa sa ru phyin// bka’ brgyud kyi grwa sa na mi res chang ban re bzung*// rnal ‘byor nga glu mkhan nyo chang ba’i gral du tshud kyi dogs nas rang tshod bzung ba yin//

[1] Karmapa Mikyö Dorje (1507–1554) : L'océan de chants de la lignée Kagyupa (T. bKa’ brgyud mGur tsho) ou encore L'intuition qui descend comme une ondée (T. ye shes char ‘bebs) Date de la compilation environ 1542.
[2] Source: Dan Martin. Dus gsum sangs rgyas thams cad kyi thugs rje'i rnam rol dpal ldan phag gru rdo rje rgyal po mchog gi gsung 'bum rin po che ("The Collected Works of Phag-mo Dru-pa"), Khenpo Shedup Tenzin & Lama Thinley Namgyal, Shri Gautam Buddha Vihara (Kathmandu 2003), in 9 volumes.VOLUME ONE KHA/JA rje phag mo gru pas mdzad pa'i mgur rnams kyi skor chos tshan bdun. 355-372.
7. khams pa mi gsum dwags po nas phud dus chang gsol tshul dang bde bdun ma'i mgur ma. vol. KHA p. 368-372.
[3] La source de cette information est la lignée des Traleg tulku, qui se rattache à gsal ston shwo sgom.

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