lundi 6 septembre 2010

François Malaval le grand mystique

La plainte de Philotée [1] de François Malaval pourrait, avec quelques adaptations mineures, être lue comme un dohākośa (recueil de distiques de mahāsiddha). Pour Malaval, les œuvres ne sont pas nécessaires et peuvent même constituer un obstacle à l'absorption.
Nulle règle n'entend que par force on médite :
Ce n'est qu'un avis feint.
Mais chaque règle entend que, quand Dieu veut, l'on quitte
Sa route, son dessein.
Et
Sortez de vos déserts, illustres solitaires,
Qu'avez-vous médité ?
Que les sentiers de Dieu, plus saints, plus salutaires,
Vont à la nudité.
Il ne faut cependant pas confondre Action et œuvres. L'Action est spontanée ou inspirée, les œuvres sont une imitation. Bergson explique dans Les deux sources de la morale et de la religion qu'un mysticisme qui ne s'abime pas dans l'action est un mysticisme incomplet. Pour lui, seul le christianisme est allé au bout du chemin mystique. Les mystiques qui ont eu cet aboutissement sont qualifiés de "grands mystiques" par Henri Delacroix.
"L'action jaillit des intuitions intellectuelles. Dans l'extase au dire de sainte Thérèse, germent les vertus ; les mystiques en sortent prêts à la lutte et aux œuvres." [2]
Mais cela est vrai également pour le Ratnagotravibhāga et pour Advayavajra. Les deux corps formels découlent du corps qualitatif (S. dharmakāya), qui contient les vertus ou les germes des vertus. L'activité qui jaillit du corps qualitatif est une activité éveillée et spontanée, qui, sans suivre de chemins balisés s'adapte aux besoins et aux situations, toujours en phase avec le conditionnement antérieur et dans la lancée des vœux antérieurs (T. smon lam). La vacuité est la coproduction conditionnée.

Impossible de parler d'œuvres car la notion d'œuvre et d'œuvrer n'y est plus. Celui qui agit, agit pareillement à un zombie (Advayavajra), ou en demi-sommeil (Ramana Maharishi). Pour Advayavajra, l'édification intentionnelle des corps formels est un contresens. Du moins dans son commentaire sur les distiques de Saraha. Il ne faut pas oublier l'auteur prolifique des sādhana… Autre exercice de style, changement d'opinion, étapes différentes sur un long chemin graduel ?...

Après avoir rejoint le corps qualitatif ou la méditation continue est-il possible de retourner aux œuvres ?

Cela semble exclu pour Indrabhūti :
"Si l’on possède l’intuition correcte (S. bhūta-jñāna) qui contient tout
Qu'aurait-on à faire des initiations
Dans d'autres maṇḍalas dessinés erronées ?
Cela ne fera que nous perdre le maintien (S. samaya) de l’intuition correcte

La souffrance d’avoir perdu ce lien (S. samaya)
Nuira aux intérêts du corps
Ainsi qu'à ceux de l’esprit
Et l’on mourra rapidement" [Jñānasiddhi]
Pour Malaval aussi, cela serait une source de souffrance :
"Cette âme, dit quelqu'un, sans acte et sans image
Est un tronc languissant.
Mon acte est simple et pur, simple et pur est l'hommage.
Je souffre en agissant."
Pas d'œuvres, mais en revanche une Action spontanée :
Plus la grâce a de fonds, plus l'acte se raffine
Passant tout sentiment :
Une même action est humaine et divine,
De l'âme et de l'amant.
La Mahāmudrā et la Reconnaissance ne sont pas loin :
"Comme le Bienheureux absorbé dans la gloire
Contemple en même lieu
L'infinité d'objets qui s'offre à sa mémoire
Sans rien perdre de Dieu"
"Tout sert l'acte simple et par lui tout s'applique
A la divinité.
Mille pensers divers ne font qu'un acte unique,
Et qu'une volonté."
Malgré toutes les ressemblances en matière de l'abandon à ou de la dissolution de la volonté individuelle dans une volonté supérieure, la notion de "volonté supérieure" ou de "Dieu" pourrait être un obstacle dans le bouddhisme si celle-ci s'appuie sur un dessein bien défini. L'union de vacuité et de vivacité, comme dirait DJKR, a-t-elle une volonté ? Elle est la Volonté. La Volonté éclate et se déploie impartialement et par delà le bien et le mal. L'ordre naturel des choses n'est pas "voulu par Dieu" à la façon de la mise en œuvre d'un plan pré-établi (Création ou Intelligent design). L'ordre naturel des choses d'un moment n'est pas forcément celui du moment suivant. En attribuant une valeur à l'ordre naturel des choses tel qu'il est à un certain moment et vouloir s'y conformer, on risque de courir derrière les faits, voire de se fossiliser. Une méthode ou une intention a toujours au moins une guerre en retard…

***

[1] Inclus dans La belle ténèbre, pratique facile pour élever l'âme à la contemplation
[2] Henri
Delacroix, Les grands mystiques chrétiens p. 375

Tibétain Wylie citation Jñānasiddhi

rtog pa thams cad rnam spangs pa'i//
ye shes mchog bzang thob pa yis//
rdo rje ye shes dbang bskur bas//
byang chub mchog ni bsgrub par bya//

yang dag ye shes kun ldan na//
bris pa'i dkyil 'khor log gzhan du//
dbang bskur ba ni len ce na//
'di ni dam tshig nyams par 'gyur//

dam tshig nyams pa'i sdug bsngal ni//
lus dang de bzhin yid dang ni//
de yi don rnams nyams 'gyur zhing*//
myur ba nyid du shi bar 'gyur//

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...