mardi 29 juin 2010

Atisha et les distiques de Saraha


Atiśa (980-1054), qui tout comme Advayavajra était un disciple de Ratnākaraśānti, a dû être un témoin direct des débats entre son maître et son condisciple. Il connaissait les écrits d'Advayavajra (Advayasaṃgraha) exposant son système de non-engagement mental et avait reçu de lui les instructions (S. āmnāya) qui s'y rapportent, le dohākośagīti de Saraha, le texte sur lequel elles s'appuyaient et le commentaire de ce texte composé par Advayavajra. Les instructions d'Advayavajra étaient ancrées canoniquement dans le Ārya-avikalpa-praveśa-dhāraṇī (T. rnam par mi rtog pa la ‘jug pa’i gzungs) et le Ratnagotravibhāga, qu'Advayavajra avait également transmis à Atiśa.




A la même époque, il y avait différents zones d'influence au Tibet[1]. Des moines de la branche du vinaya Mūlasarvāstivādin, aussi appelé "le vinaya oriental", ayant survécu la période de persécutions et s'étant installé dans la province d'Amdo commençèrent à récupérer et à restaurer des temples au Tibet central. Ils ordonnaient des moines (le fameux groupe de dix premiers moines de la deuxième propagation) à qui ils laissaient la charge des temples. Des réseaux de temples et de monastères étaient ainsi constitués, où les temples affiliés devaient un impôt (T. sham thabs khral) à leurs maisons-mère respectives. Les textes principaux étudiés à part le vinaya, étaient les Prajñāpāramitā sūtra et le Yogācāra-bhūmi. Il y eut des frictions avec les communautés de mantrins laïques qui suivaient les enseignements anciens (T. rnying ma).

Au Tibet occidental, le roi lha bla ma ye shes 'od envoya des jeunes tibétains au Cachemire. Deux survécurent parmi lesquels le grand traducteur Rin chen bzang po (958-1055). Ils firent construire des temples au Tibet occidental et il est dit que Rin chen bzang po aurait eu la direction de 108 centres de pratique. Le roi Byang chub 'od, successeur de lha bla ma ye shes 'od, peut-être de peur de voir se répandre l'inflence du vinaya oriental, fit inviter Atiśa du Bengale pour aider à redonner une légitimité à la vie monastique et à la renovation de bsam yas.

Contrairement aux moines du vinaya oriental, Atiśa avait été ordonné selon le vinaya Lokattaravada ("Supramondain") de la branche Mahāsaṃgika. L'importance du vinaya est celui du rattachement à une branche monastique et à un monastère et éventuellement de l'impôt dû à ce monastère. Les sources historiques sont unanimes sur le fait qu'Atiśa n'avait pas pu implanter son système de vinaya au Tibet. La plupart de moines qui suivaient ses enseignements avaient été ordonnés par le vinaya oriental. Et il y avait un édict du roi Relpachen (ral pa can né en 806), toujours en vigueur, que seul le vinaya de la branche des Mūlasarvāstivādin pouvait être enseigné au Tibet[2].

C'est dans ce contexte qu'Atiśa arriva au Tibet en 1042. Atiśa était entièrement dépendant des moines du vinaya oriental et devait adapter ses enseignements à leur curriculum. Cependant, tout en enseignant selon les vœux du vinaya oriental, il traduisait avec 'Brom des manuels de pratique tels Cakrasaṁvara, Yamantaka, le Jñānasiddhi etc. Il existait également des instructions particulières qui étaient transmises oralement[3].

Quand Atiśa résida à bsam yas il était parti quelques jours à mtshims phu pour y enseigner les [sept] Siddhanta (T. grub sde) et le hṛdayārtha (T. snying po'i don[4]), abrégés en "grub snying". Son disciple laïc 'brom ston (1008-1064) se serait opposé à l'enseignement de ces cycles parce qu'ils pourraient "causer un comportement grossier parmi les tibétains". Cette critique peut être fondée pour ce qui concerne les Siddhānta (T. grub sde), mais pas pour le hṛdayārtha.

Il existe cependant une autre version du même incident. Karma 'phrin las pa (1456-1539), un expert en les différents systèmes de Mahāmudrā, raconte comment Atiśa, à son arrivée au Tibet occidental (T. mnga' ris), rencontra beaucoup de résistance quand il commença à enseigner le dohākoṣagīti. Il n'est plus question des Siddhānta. Ici, il n'y a que le dohākoṣagīti qui est en cause.
"Quand [Atiśa] arriva à mnga' ris, il commença à enseigner les distiques de Saraha tels "A quoi servent les lampes à beurre ? A quoi sert le culte des dieux ?" Il les expliquait de façon littérale et de peur que les Tibétains s'avilissent, on lui demanda de ne plus les réciter. Cela lui déplut, mais on dit qu'en dépit de cela il ne les avait plus enseignés depuis."[5]
De quelle façon, l'enseignement du dohākośagīti et de ces deux vers en particulier, aurait-il pu conduire à "l'avilissement des tibétains" ? C'est évident quand on pense au contexte politique et économique des monastères. Si les offrandes de lampes à beurre et le culte de dieux, activité et source de revenu principale des temples, sont dites ne servir à rien, cela pourra avoir des conséquences néfastes pour les monastères si les tibétains les prenaient au pied de la lettre...

Schaeffer mentionne une troisième source relatant le même incident. Il s'agit de mchims nam mkha' grags pa (1210-1285), l'auteur d'une biographie d'Atiśa. Celui-ci nous apprend que lorsqu'on demanda Atiśa d'enseigner les instructions du Grand brahmane, 'Brom ston lui demanda de "rester bouche cousue".[6] Dans la même biographie, Atiśa a l'intention d'établir une lignée monastique Mahāsaṃgika au Tibet, mais 'Brom ston lui demande de ne pas le faire. En réponse, Atiśa dit :
"Je ne suis pas autorisé à enseigner les vœux ésotériques[7] ni les distiques (dohā) de chants-vajra. Si on ne m'autorise pas non plus à établir une lignée monastique, ma venue au Tibet aurait été vaine.[8]"
Les conséquences de cette interdiction étaient que les instructions (S. āmnāya) relatives aux distiques de Saraha ne pouvaient pas être enseignées en public. Mais il est certain qu'elles étaient bien transmises de façon plus discrète. Certaines instructions appartenant à la transmission appelée "gdams ngag pa" de la lignée Kadampa devaient être transmises en secret, comme il s'avère de l'anecdote que Gampopa raconte dans son "Introduction au sens ultime des représentations"[9].

***

[1] Tibetan Renaissance: Tantric Buddhism in the Rebirth of Tibetan Culture, Ronald Davidson p. 92
[2] P. 110
[3] La branche
"gdams ngag pa" de lignée Kadampa qui remonte à Pu chung ba gZhon nu rgyal mtsan (1031-1105).
[4] AB p. 987
[5]Dreaming the Great Brahmin, Tibetan Traditions of the Buddhist Poet-Saint Saraha, Kurtis R. Schaeffer p. 61. Comme nous venons de voir, ils ne les a plus enseigné publiquement, mais il avait continué à les traduire avec 'Brom et d'autres.
[6] Schaeffer, p. 62
[7] Les vœux ésotériques correspondants aux siddhanta, les distiques correspondant au dohākośagīti.
[8] The Book of Kadam, the core texts, Thubten Jinpa p. 6
[9] Titre tibétain : rnam rtog don dam ngo sprod

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