lundi 18 septembre 2017

Réussir (siddhi)



Dans les échanges du groupe Facebook Open Buddhism créé par le journaliste d’investigation néerlandais Rob Hogendoorn, certains tentent, suite à l’affaire Sogyal Lakar, d’analyser les causes qui ont conduit au rôle d’un maître bouddhiste tibétain tel qu’il est souvent perçu aujourd’hui en occident. Une des influences déterminantes semble être Chogyam Trungpa (1939 - 1987), avec ses créations Vajradhatu, Naropa Institute, Shambala Training etc. « Quand on questionne les marges, on arrive au cœur de la politique » dirait Michel Foucault, on pourrait dire la même chose des dysfonctionnements et des crises quand ceux-si se répètent et semblent faire partie d’un système. Et parmi les crises autour de Trungpa la plus célèbre est l’incident autour du poète américain William Stanley Merwin (né en 1927).

Dans Open Buddhism, nous avons pu avoir accès à des documents d’époque avec des témoignages de première main : The Party, A Chronological Perspective on a Confrontation at a Buddhist Seminary l’enquête menée par Investigative Poetry Group (Ed Sanders etc. Naropa Institute, 1977). L’article Behind the veil of Boulder Buddhism et l’interview avec Allen Ginsberg When the Party's over). Il y a l’incident, les réactions immédiates auxquelles il a donné lieu (entre autres les « Guerres des poètes de Naropa »), le storytelling au sujet de Trungpa par ses disciples, et la perception de Chogyam Trungpa par d'autres lamas tibétains. C’est le dernier aspect qui m’intéresse plus particulièrement aujourd’hui.

De manière générale, les lamas tibétains admirent Chogyam Trungpa pour son habileté. Il avait réussi à transformer une bande de hippies, de chercheurs spirituels, de manifestants anti guerre de Vietnam, des rebelles anti-système « se lavant au savon végétal », et à les faire se prosterner devant quelqu’un dans une uniforme kaki[1], à porter des costumes cravate et des uniformes khaki en les faisant marcher au pas, nous raconte Dzongsar Khyentsé R. Il se souvient que Dilgo Khyentsé Rinpoché I avait même une photo de Trungpa sur son autel où il portait l’uniforme coloniale britannique.

Gardes Kasoung
Thrangu R. aussi rit encore de bon cœur quand il repense au coup de maître de Trungpa (vidéo Vimeo  à 10:45), les hippies aux cheveux longs et aux habits fantasques qu’il avait réussi à mettre en uniforme par les instructions de Shambala, ou mis au travail en leur faisant porter des costumes-cravate. 


Sogyal Lakar, qui visita Trungpa à Boulder en 1976 fut aussitôt séduit par le style de vie de Trungpa et changea radicalement de méthode dès son retour à Londres[2]. Il gronda ses propres disciples pour manquer d’ambitions mondaines et se fit désormais appeler « Précieux » (Rinpoché).

Google employees meditated during a motivational class in 2012.
Credit Peter DaSilva for The New York Times
Dzongsar Khyentse R. explique qu’il ne souhaite pas que ses disciples partent méditer dans des grottes. Il veut qu’il restent des laïques et qu’ils aient de la dévotion tout en suivant la doctrine bouddhiste. Et puis qu’ils deviennent président, premier-ministre, des hommes d’affaires très compétitifs. Qu’ils réussissent, en étant très compétitifs, mais tout en restant un peu réticent... Une sorte de taqîya sociale qui vise à dissimuler le bouddhiste derrière l’homme d’affaires, l’officier d'armée, le président etc. que l’on « jouerait » (sct. līlā) à fond[3]. Dans l'autre sens, il organise des formations de management pour les tulkous et les abbés, pour en faire des bons gestionnaires. Des éveillés à la recherche de leur gestionnaire intérieur. 

Ce n’est finalement pas si différent de la pleine conscience ou de la compassion en entreprise ou dans l’armée. Un peu de pleine conscience et de compassion, pour ne pas oublier qu’au fond on est quelqu’un de bien et que nos réticences bouddhistes n’ont pas à freiner la marche du monde et la réussite des uns et des autres.

Pour finir un extrait d'une conservation entre Chogyam Trungpa et Allen Ginsberg suite à l'affaire Merwin :
 « [Trungpa] dit, eh bien le problème avec Merwin — c'était il y a quelques jours — il dit, le problème de Merwin était la vanité. Il dit, je voulais me charger de lui en m'ouvrant totalement à lui, en mettant de côté toutes les barrières. “C'était un pari.” dit-il. Alors je demandais était-ce un erreur ? Il répondit “Non.” Alors je dis que si c'était un pari et que cela n'avait pas marché, pourquoi ne serait-ce pas une erreur? Eh bien, parce que maintenant tous les étudiants doivent y réfléchir, cela servira d'exemple, et leur fera peur. Alors je rétorquai “Et si tout le monde en parle à l'extérieur, cela ne causerait pas un scandale énorme?” Et Trungpa de répondre, “Eh bien, ne sois pas étonné de découvrir que tout l'enseignement se réduit finalement à la vacuité et la docilité.”[4]

***

[1] « At a time when the Beatles had ponytails and it was all the fashion to wear bell-bottoms, smoke marijuana, wash with vegetable soap, and keep long fingernails, there was a rebellious freedom in the air, a trend of going slightly against the system.There was also a trend of spiritual seeking.
Chogyam Trungpa Rinpoche came along and insisted that all the Vietnam War-protesting Dharma students wear khaki uniforms, ties, and suits with pins. He even made them march like British soldiers on American soil. He combined Japanese simplicity and elegance with colonial British style and imposed all of this on the Woodstock-going hippies. It sounds crazy, but each command was so skillful
. » — Dzongsar Jamyang Khyentse Rinpoche, The Guru Drinks Bourbon?

[2] « At first Sogyal was “one of the boys”, but took off for a while to visit Chogyam Trungpa Rinpoche, who pioneered Tibetan Buddhism in the USA. Trungpa was a formidably intelligent iconoclast who acquired a nationwide following, with a formula that shook Buddhist America to the core and generated enthusiasm wherever he alighted. In contrast to the more familiar austerities of Zen Buddhism, Trungpa offered authentic Tibetan theory and practice in tandem with a sybaritic lifestyle. An early American seeker, Victoria Barlow, recalls meeting Sogyal in Boulder, Colorado in 1976: “Sogyal was enthralled by Trungpa’s sexual conquests,” she says, “he told me outright that he wanted what Trungpa had and aimed to achieve a rock star lifestyle.” Sogyal returned to London in a radically altered state of mind – berating his students for their lack of worldly ambition and demanding to be treated like a “precious one”. » Behind the Thangkas, Mary Finnegan.

[3] "I am little reluctant to send people to the caves. I want actually to do this: What I want them to do is, dwell in the lay person situation, have devotion and really have a trust to the right view which is emptiness or the four seals of whatever, interdependent arising. Take refuge wholeheartedly to the triple gem. And then, yes be the president, be the prime minister, be the business person, very competitive. But once you have this, specially the right view, what will happen is you will be actually much better business person. Look, this is what will happen. You will plan, you will have this plan. And because of the right view, one part of you will tell to you, it might not work, whatever you are planning. Your competitor doesn’t know this. They are so blind, it will work. So you are actually end up making plan A, plan B, whatever plan you make you also ready that any of this will collapse, any time. You understand? So this way what you will end up become? You become a successful reluctant president, successful reluctant prime minister, successful reluctant business man or woman. And this is what I think you should aim for if you are asking me."

~ Dzongsar Jamyang Khyentse Rinpoche's "Parting from the Four Attachments", Nepal June 2009 (videos via YouTube )

[4] " He said, well, the problem with Merwin — this was several years ago — he said, Merwin’s problem was vanity. He said, I wanted to deal with him by opening myself up to him completely, by putting aside all barriers. “It was a gamble.” he said. So I said, was it a mistake? He said, “Nope.” So then I thought, if it was a gamble that didn’t work, why wasn’t it a mistake? Well, now all thestudents have to think about it —so it serves as an example, and a terror. But then I said, “What if the outside world hears about this, won’t there be a big scandal?” And Trungpa said, “Well, don’t be amazed to find that actually the whole teaching is simply emptiness and meekness.” When the Party’s Over, interview avec Allen Ginsberg dans Boulder Monthly, mars 1979.

samedi 9 septembre 2017

Des fantômes pour combattre le rationalisme naissant


The Nightmare, by Henry Fuseli (1781)
C’est par hasard que je découvre l’historienne écossaise Martha McGill de l’Université d'Édimbourg dans une série documentaire du titre Enquête d’Ailleurs présentée par l’anthropologue et médecin légiste, Philippe Charlier. Le documentaire en question avait pour titre Enquête d'ailleurs - Les fantômes et avait été ajouté à Youtube le 31 déc. 2015.

Martha McGill et Philippe Charlier 
Après une balade nocturne à Édimbourg avec visite des voûtes souterraines (« closes »), on voit apparaître Martha McGill vers 7:00, pour expliquer que la présence de ces fantômes est due à l’ingéniosité d’intellectuels Edimbourgeois à la fin du XVIIème siècle, afin de combattre le « rationalisme naissant ». Il s’agit, d’après Martha McGill, d’une propagande religieuse qui visait à combattre le rationalisme, en faisant intervenir des revenants pour témoigner des réalités religieuses. A travers des histoires, qu’il faut distinguer des histoires populaires écossaises, les intellectuels ecclésiastiques peuplaient le réseau des voûtes souterraines (« closes ») de fantômes, revenants et d’autres esprits. Des fantômes envoyés par Dieu, pour transmettre un message de sa part. Par exemple, des fantômes revenant du paradis pour dire combien c’était merveilleux, « vous devez y faire un tour aussi ! » D’autres fantômes revenaient pour qu’un crime soit résolu et que le meurtrier soit envoyé en prison. Tout cela afin de prouver que Dieu était bien là, et pour réfuter Descartes en montrant que Dieu intervenait directement dans les affaires du monde.

Purgatoire
C’est ainsi que pendant quelques dizaines d’années entre la fin du XVIIème et le début du XVIIIème siècle, les fantômes furent utilisés à des fins de propagande religieuse. Ensuite, à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle, ces fantômes allaient devenir un thème récurrent du Romantisme ainsi qu'un atout touristique de l’Ecosse, mais toujours revêtu d’un aspect religieux.

C’est aspect se démode lorsque des philosophes comme Déscartes deviennent mieux acceptés dans le monde entier. Plus tard au XIXème siècle, l’Europe entier se passionnera pour le spiritisme qui deviendra une véritable mode.

Dr. Mabuse, séance de spiritisme
Découverte toute fraîche encore. Hâte de lire la thèse de Martha McGill ( 'Ghosts in Enlightenment Scotland', looked at the evolution of Scottish ghost beliefs from the late seventeenth to the early nineteenth centuries, reflecting on Scottish folklore, religious culture, and natural philosophy.
Supervisors: Dr Julian Goodare en Dr Thomas Ahnert), pour en apprendre davantage sur la propagande "anti-rationaliste" de la fin du XVIIème siècle.

Articles de Martha McGill


lundi 4 septembre 2017

Seule la jeunesse est belle ?



Qu’ils sont craquants tous ces lamas réincarnés, tout frais, tout neufs, tout innocents ! On leur donnerait le Bon Dieu sans confession! Comment rater des séances de photos avec des modèles pareils ? Pour la déesse vivante Kumari au Népal, la chose est bien organisée.
« Des petites filles issues de familles bouddhistes sont choisies, dès l'âge de trois ans, parmi des milliers de candidates par un comité de prêtres bouddhistes. Elles doivent répondre à trente-deux critères ». 
« Chacune d'entre elles est sélectionnée au moment où elle perd sa première dent de lait et doit démissionner le jour où elle perd sa première goutte de sang, la plupart du temps le jour de ses premières règles. » 
« Elles ne sont [alors] plus considérées comme des déesses vivantes et doivent revenir à une vie normale. Ce retour est généralement extrêmement difficile, puisqu'elles ont été adorées et servies pendant des années. La plupart n'ont jamais mis de chaussures, leurs pieds ne devant pas fouler le sol impur. » (Wikipédia)
La différence avec les lama réincarnés (tib. yang srid, sprul sku) est que ces derniers resteront un « lama réincarné » toute leur vie, de l’intronisation à la mort en passant par l’adolescence, passage souvent difficile, comme pour beaucoup d’êtres humains. Ils peuvent être un peu moins mignon, moins craquant, se tiennent peut-être moins bien pendant les séances de photo, et qui sait passeront même par une crise de l’adolescence. Leurs tuteurs auront alors de quoi faire.
« In my time we went through a lot of hardship, eating nothing but rice and potatoes for up to a year, traveling on India’s cheapest public transportation, sleeping on railway platforms, having no more than 10 rupees in our pockets for six or seven months, getting by with one pencil for a year, and even having to share our study books with 18 other students. As a child I had just two handmade toys that I made myself.
Worse, my tutor confined me to one room not just for a few weeks or months but for a whole year, so that even going to the toilet became a long awaited excursion. We also suffered regular verbal and physical abuse that went as far as making us bleed from the head and whipping us with nettles
. » (Tricycle)
Dzongsar Khyentsé Rinpoché décrit ce qu’il a dû endurer dans sa jeunesse. Cela peut être encore pire quand on naissait dans une lignée monastique et qu’on était séparé de sa mère et de ses parents à un très jeune âge. Dans certaines (auto)biographies de grands lamas, ceux-ci racontent la douleur de la séparation. June Campbell décrit dans Traveller in Space, les répercussions que cela peut représenter pour un jeune enfant, surtout dans un système patriarcal où la représentation de la femme est problématique.

En occident, et ailleurs, le traitement glamour et people des puissants et des célébrités, n’a pas épargné le bouddhisme tibétain dans ce qu’il a de plus spectaculaire. Les petits yangsi sont particulièrement photogéniques, tout habillé en or et en brocard. C’est comme une célébration de la vie et de l’innocence. Le maître est mort, vive le maître. Les attentions, les cadeaux, les sourires ne durent pas éternellement. Place aux réalités de la vie. Certains jeunes tulkous ont raconté leurs difficultés et épreuves (Leaving Om: Buddhism’s Lost Lamas, Joseph Hooper). Kalou Rinpoché II raconte des aspects insupportables de la vie d’un jeune moine au monastère. Son propre viol dans sa 13e/14e année, puis celui d’autres moines après lui. C’est une chose courante dans les monastères bouddhistes (The raven, Des anges oui, de l'angélisme non). Les confessions de Kalou Rinpoché lui ont valu à la fois de l’admiration (de son courage), de la compassion pour la souffrance subie, et du mépris de la part de ceux qui trouvent que cela ne se raconte pas (on ne lave pas son linge sale en public) et qu’il ne faut pas effrayer les bienfaiteurs.

Les bouddhistes occidentaux savent depuis quelque temps maintenant que le bouddhisme n’est pas à l’abri des scandales, d’abus de pouvoir et autres. Les enfants, reconnus comme des déesses, des lamas réincarnés etc. restent des êtres humains, avec tous leurs défauts et qualités. Ils grandissent et sont « éveillés » tant qu’ils agissent de façon «éveillée », tout comme nous d’ailleurs. Nous serons davantage « éveillés » si nous reconnaissons ce fait et que nous savons voir à travers les illusions, aussi belles soient-elles. Ces illusions ont-elles toujours leur utilité, notamment en occident ?      



mercredi 30 août 2017

Alain de Libera donne un coup de main


Diagramme astrologique tibétain

Au début fut la magie antique, puis la magie naturelle, les « sciences religieuses » (tib. rig gnas sct. vidyā-sthāna), la connaissance des influences des astres sur le cours de la vie sublunaire, et finalement la science se sépara de la religion. La religion, en revanche, a toujours eu du mal à se séparer de ses « sciences », notamment dans ses aspects plus ésotériques. Les sciences des religions sont en fait souvent des sciences antiques ou médiévales. Au lieu d’organiser des rencontres entre des bouddhistes et des scientifiques (Mind and Life), il faudrait organiser des rencontres entre bouddhistes et médiévistes. Ce serait sans doute passionnant.

L’ésotérisme (les mystères) héberge ou utilise souvent de nombreuses sciences anciennes, c’est-à-dire non encore séparées de la religion, ou de la Loi[1], le nom ancien de la religion. La « Loi » parle d’un univers encore envoûté, sous l’influence de forces surnaturelles, au-dessus de la Nature. Au-dessus du monde sublunaire se trouvent les astres/dieux.

Le Moyen-Âge connaît les sept arts libéraux[2] et leur oppose les arts mécaniques.
« Les sept arts mécaniques comprennent : la fabrication de la laine, l'armement, la navigation, l'agriculture, la chasse, la médecine et le théâtre. Parmi ceux-ci trois sont externes à la nature, puisqu'ils protègent celle-ci des préjudices, tandis que quatre sont internes, afin qu'elle se nourrisse, alimentée et entretenue » (Hugues de Saint-Victor) 
« Influencé par ses lectures des érudits arabes, le traducteur Dominique Gundissalvi définit les arts mécaniques comme étant de la géométrie appliquée. La notion est ensuite reprise au XIIIe siècle, dans une conception plus négative marquée par la théologie par Bonaventure, Robert Kilwardby ou encore Thomas d'Aquin. » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Arts_m%C3%A9caniques)

Selon Alain de Libéra (Penser au Moyen Âge), l’astrologie, la science des astres, se trouve à la fois parmi les arts libéraux (« astronomie »)[3] et les arts mécaniques (« appliquées »), mais elle ne fait pas partie, tout comme les autres arts divinatoires, de l’enseignement universitaire. 
« Telles que le Moyen Age les a connues, l’astrologie, l’alchimie et la magie étaient un héritage de l’hermétisme populaire dont les écrits les plus anciens remontent au IIIème siècle avant notre ère. L’astrologie gréco-égyptienne avait un corpus très étendu qui allait jusqu’à la médecine et à la botanique - c’est ainsi que les iatromathematika couvertes du nom d’« Hermès Trismégiste » étaient un ensemble de recettes destinées à prédire l’issue d’une maladie selon l’état du ciel au moment où elle avait commencé. A l’époque gréco-romaine, tout particulièrement à l’époque romaine impériale, les techniques de divination théurgiques avaient inondé le marché de la croyance religieuse.
Sous le règne de Néron, la magie était couramment pratiquée. La « descente » du dieu sur terre, sa révélation directe ou indirecte étaient recherchées par tous les moyens, depuis le « dressage spirituel » - la concentration ou « ligature » des sens - jusqu’à l’usage de drogues et d’excitants nerveux (fumigations, narcotiques, boissons enivrantes, baumes appliqués sur les yeux). La lychomancie (apparition du dieu dans la flamme d’une lampe ou d’une torche), la lécanomancie (apparition du dieu dans l’eau d’un bassin), le recours aux médiums, la divination goétique (où le dieu n’apparaît pas, mais « anime un objet » en lui communiquant certains mouvements ou en changeant certaines de ses propriétés) composaient un arsenal où le mysticisme hellénistique alimentait son désir de « vision ». C’est à ces pratiques que renvoient, entre autres, les définitions médiévales de la pyromantia et de l’hydromantia
Dans le monde du XIIIème siècle, l’aspiration à « voir un dieu » dans un support quelconque n’était évidemment plus de mise, même si - on y reviendra - certains astrologues devaient par la suite alléguer une dimension selon eux incantatoire de l’eucharistie. Ce que l’on attendait de la divination était moins une mise en contact avec un principe divin qu’une révélation sur la conduite de l’existence, voire une action, une intervention, susceptible d’en détourner partiellement le cours. Le savoir, la science ici mobilisés n’avaient, c’est le moins que l’on puisse dire, rien d’aristotélicien. 
Originairement diffusés dans le cadre d’une philosophie subjuguée par les religions à mystères, entièrement pénétrés par le « sentiment de la misère humaine » et travaillés par le « désir d’évasion » - ce qui les rendait plus proches de l’Ane d’or que de l’Éthique à Nicomaque -, ils ne pouvaient, même substantiellement renouvelés, apparaître aux intellectuels du Moyen Age comme dotés d’un sens authentiquement philosophique, du moins si l’aristotélisme constituait la norme principale de la pensée et de l’action d’un « intellectuel ».
Il faut cependant reconnaître que nombre de médiévaux ont accordé le plus grand crédit sinon aux pratiques divinatoires de l’Antiquité tardive, du moins aux prétentions scientifiques de l’«astrologie libérale». C’est le cas, on l’a vu, de Roger Bacon, c’est évidemment aussi celui d’Albert le Grand, dont le nom a couvert et couvre encore de nos jours toute une série d’opuscules et de traités d’astrologie savante ou de magie populaire. Comment expliquer ce phénomène ? La raison en est simple. 
Telle que la conçoivent les philosophes du XIIIème siècle, la partie «judiciaire» de l’astronomie a un sens philosophique parce qu’elle est solidaire du reste de l’astronomie et parce qu’elle vient, en outre, donner un contenu précis à la théorie philosophique de l'influence qui organise la perception médiévale des rapports entre le monde sublunaire et le monde supralunaire. 
En tant que branche des mathématiques, la science astrologique est compatible avec la vision du cosmos transmise par le péripatétisme gréco-arabe. Le monde de l’astrologue «libéral » est le même que celui du philosophe : il s’agit du système des sphères célestes, des intelligences et des âmes motrices des cieux. popularisé en Occident par Avicenne et les commentaires d’Averroès sur le traité aristotélicien Du ciel, c’est-à- dire une version péripatéticienne de la théologie cosmique esquissée dans le livre A de la Métaphysique d’Aristote
Dans le système des intelligences, chaque sphère céleste, disposée concentriquement autour de la Terre, étant animée et régie par un moteur « pensant », la notion d’« influence » jouait un rôle épistémologique central. La vulgate philosophique du péripatétisme arabe, exposée dans le Livre des causes, faussement attribué à Aristote, donnait une représentation d’un monde parfaitement ordonné où la causalité des intelligences séparées, encore appelée «substances spirituelles», s’étendait à l’ensemble des phénomènes, depuis la Première Cause jusqu’au dernier ciel où était censée résider la dernière intelligence, le « trésor des formes », d’où s’écoulait comme d’une source la double série des formes corporelles et des formes intelligibles, ici pour illuminer les âmes, là pour organiser et structurer la matière. 
Dans un univers de procession universelle où les intelligences séparées apparaissaient comme les vecteurs de l’activité d’un Dieu unique et éternel - le Premier Agent -, l’idée d’une influence des astres sur la destinée humaine pouvait passer pour le complément naturel de la cosmologie, voire pour le remplissement scientifique de la théologie philosophique. » (Penser au Moyen äge, pp. 253-255)
« L’astrologie a initialement bénéficié de l’ignorance des maîtres ès arts. Son absence d’ancrage institutionnel a renforcé son statut hors de l’institution. L’université étant muette au départ, le discours astrologique s’est imposé en dehors d’elle, sans butée ni contre-pouvoir théoriques. Naturellement, ce n’est pas sur le terrain de l’astronomie scientifique que l’astrologie a trouvé les racines de son pouvoir et le principe de sa diffusion, mais sur celui qu’elle partageait avec la théologie philosophique, celui du rapport entre l’homme et le monde. On peut même dire qu'elle s’est développée en parasitant l'aristotélisme. »
« Le thème fondamental de l’astrologie étant l’idée d’une influence des astres, il faut lui donner une certaine représentation du monde pour qu’il trouve les conditions d’un fonctionnement théorique de plein exercice. C’est ce qu’ont fourni le Livre des causes et l’ensemble des écrits théologiques faussement attribués à Aristote. En s’emparant de la « théologie » d’Aristote, l’astrologie pouvait accaparer le reste d’un « système » qui n’avait, en réalité, jamais existé dans l’aristotélisme authentique et orchestrer ainsi un « aristotélisme total », mais fantôme, où la Physique, le traité Du ciel et les Météorologiques étaient absorbés dans un ensemble d'autant plus impressionnant qu’il était aux trois quarts inauthentique. 
C’est en rendant le monde lui-même apocryphe que l’astrologie a conquis son rang de science universelle. Lestée de théories sur la providence et le destin, qui n’étaient pas aristotéliciennes, mais néoplatoniciennes, et qui allaient d’ailleurs elles-mêmes être continuellement déformées, la pensée d’Aristote a ainsi offert à sa principale concurrente (l’astrologie) l'outil de sa propre subversion. Les professionnels de l’astrologie, les mages et les faiseurs d’horoscope, dont les princes (Frédéric II, Manfred) et les papes aimaient à s’entourer, ne prétendaient certes pas rivaliser théoriquement avec l’Aristote authentique. En l’absence de tout débat universitaire, ils exploitaient tranquillement leurs recettes et leurs techniques dans les cours et les palais. »

Dans les cours et les palais. Et pas uniquement en Occident. En Orient, on trouvait, pendant la même période, dans les cours et palais des mantrins (Inde) et des mandarins (Chine, dérivé du mot « mantrin »). La mondialisation n’est pas qu’une invention récente, des réseaux existaient (Routes de la soie, …), beaucoup plus lents, mais ils étaient bien là, et depuis longtemps. L’aristotélisme « augmenté » des arabes ne s’est pas uniquement diffusé vers l’ouest. On a parfois tendance en Occident d’imaginer le monde ancien et médiéval comme la Grèce, la Perse, l’Inde et la Chine, avec entre ces pays des kilomètres de steppes, de toundras et de prairies, où il ne se passait pas grand-chose. Ah oui, il y avait le Tibet aussi un peu plus tard, où le bouddhisme avait un AOC purement indien (post Concile de Lhasa). Les produits passaient directement de l’exportateur homologué indien aux importateurs homologués tibétains. Du pur produit indien provenant du Bouddha indien. Quelques fois, les produits devaient être stockés pendant quelque temps au Tibet pour être redécouverts plus tard. Le tout fourni avec certifications et traçabilité.

Un exemple récent de l’importance de l’influence des astres dans le bouddhisme tibétain, la première réponse de Sogyal Rinpoché sur son retrait de Rigpa pour cause de prédictions astrologiques.
« As I have mentioned to you before, according to astrological predictions, this year and the next two years are a period when obstacles can arise for my health and for my life in general. This was confirmed to me a number of years ago by Kyabjé Trulshik Rinpoche, and then again later by Orgyen Tobgyal Rinpoche. I have decided therefore to follow their advice and to enter into retreat as soon as possible. » Letter from rinpoche to the sangha

***

[1] Introduction to the science of religion, Max Muller.

[2] Grammaire, dialectique, rhétorique, arithmétique, la musique, la géométrie, l’astronomie.

[3] De Libera explique que l’astrologie libérale était une branche de l’astronomie qui faisait partie des sciences mathématiques, p. 252

dimanche 27 août 2017

Khenpo Sodargye et Khenpo Tsultrim Lodrö


Khenpo Jigme Phuntsok entouré de ses disciples pendant ses voyages

Je viens peut-être de découvrir assez récemment deux acteurs importants de l’école nyingmapa jouant un rôle dans le retour du bouddhisme dans le monde sinophone sous la forme bouddhiste tibétaine. Il s’agit de Khenpo Sodargye (KS), né au Kham (Tibet) en 1962 et ordonné moine à l’Institut de Larung Gar en 1985 et disciple de Khenpo Jigme Phuntsok (KJP 1933-2004), reconnu comme la réincarnation de Tertön Sogyal, Lerab Lingpa 1856-1926). Larung gar est le campement tibétain, dont on parle régulièrement dans les médias.

KJP et KTL

Le deuxième est Khenpo Tsultrim Lodrö (KTL), né à Kandze (Draggo, Tibet) en 1962. Il avait rencontré Khenpo Jigme Phuntsok à Larung Gar et fut ordonné à l’âge de 22 ans, soit en 1984. Il venait tout juste de refuser la fonction de Secretaire de Comité de la division de District Trois du Gouvernement de Luhuo County[1].

KTL avant son refus et son ordination (1984)
photo des archives de Walshul SertaTsultrim Öser selon Ling Lhamo (FB)

Disciples de KJP à Larung gar (vidéo Khenpo Sodargye)


Voyage à Wutai en Chine (1987) en compagnie de KJP et KS 

KTL (堪欽慈誠羅珠) était particulièrement doué pour les études, a obtenu le titre de khenpo (Kānbù) et est un spécialiste du Guhyagarbha Tantra avec tous ses commentaires, des Sept trésors de Longchenpa et des quatre cycles de l’Essence séminale du Cœur (snying thig ya bzhi)[2]. Pendant les années 1990 et à la demande de KJP, KTL a commencé d’abord à enseigner dans les grandes villes chinoises, la Malaisie, au Singapour[3], à Hong Kong et ensuite à voyager partout dans le monde,y compris aux Etats-Unis, au Canada et en Australie[4]. Il est aussi connu pour organiser des relâchements d’animaux à grande échelle (plus de 100.000 vies) et est aussi connu sous le nom de « Life-Release Khenpo ».

KTL, Lâcher de poissons
Il a contribué à la promotion de la culture tibétaine, a collaboré à la rédaction de dictionnaires trilingues (tibétain-chinois-anglais). Il a composé des commentaires en tibétain et a écrit des livres en chinois[5]. Il est actuellement le vice-directeur de l’Institut de sciences bouddhistes de Serthar fondé en 1980 par KJT. A juger par les vidéos sur Youtube, il ne parle pas l’anglais, mais s’exprime en tibétain et en chinois. Néanmoins, il a publié des livres en anglais. Trois préfacés par Sogyal Rinpoché (The Right View -2015, Are you ready for happiness ? Don’t let the paper tiger scare you off -2015, et The Handbook for Life’s Journey -2016) et deux préfacés par Dzongsar Khyentsé Rinpoché (DKR) (Don’t let the paper tiger scare you off, et The Handbook for Life’s Journey). La préface de DKR est en fait le texte de son introduction de KTL le 22/01/2015 à Taiwan (« May the force be with him » t=19m18s). Voir ci-dessous.

KTL avait vécu trente ans à Larunggar, de 1984 à 2014 (source : blog). Et de 1991 à 2013, il occupa la position de doyen de l’éducation (Dean of Éducation) à Larung Gar (source). KLT a plusieurs centres aux Etats-Unis (Los Angeles, New York, San Francisco, New Jersey et Seattle), un site web  et un blog.

KS, Lâcher d'oiseaux au cours du 7ème Symposion
En ce qui concerne Khenpo Sodargye (né en 1962), son parcours ressemble à celui de KLT. KS, ordonné en 1985, devint le traducteur principal en chinois de KJP, et le directeur de l’Institut de sciences bouddhistes de Serthar (fondé en 1980). Tout comme KLT, il avait accompagné son maître KJP en 1987 lors de son pèlerinage au Mont Wutai en Chine. De 1990 à 1999, KS accompagna KJP pendant sa tournée dans le monde (Etats-Unis, Canada, France, Allemagne, Pays-Bas, UK, Bhoutan, Inde, Népal, Singapore, Malaisie, Thaïlande et Japon). En 1993, KJP en compagnie de KS visita Lérab Ling de Sogyal Rinpoché. Ses enseignements (initiation de Mañjuśrī) furent traduits en anglais par Ringu Tulkou. 

KJP à Lérab Ling avec Sogyal Lakar, les deux tulkous de Tertön Sogyal, Lerab Lingpa 1856-1926)
En 2006, il commença à utiliser des supports multimédias et l’internet pour diffuser ses enseignements. Il est l’auteur de nombreuses traductions en chinois (plus de 100 livres) et il a quelques publications en anglais à son actif.

KS fut l’invité de prestigieuses universités comme les universités de Beijing et de Tsinghua (2010). Il a donné des séminaires aux universités de Fudan, Nanjing et Renmin (mars 2011). Il fut invité aux universités de Zhejiang, Huazhong Normal University (aka: Central China Normal University), Sun Yat-sen University, l’université chinoise de Hong Kong et Hong Kong Polytechniques University (juin 2011). À partir de novembre 2011, il fut invité en ordre chronologique par les universités Shanxi Normal University, Northwest University (China), Xi’an Transportation University, Shandong University, Hunan Normal University, Hong Kong Institute of Education, University of Hong Kong, Beijing Normal University, Central China University of Science and Technology et Qinghai Normal University. La biographie de son site web le présente comme le maître bouddhiste tibétain le plus reconnu et le plus influent en Chine.

KS figure aussi comme un des acteurs principaux du Symposium Mondial de la Jeunesse Bouddhiste (World Youth Buddhist Symposium) à Chiang-Mai (Thaïlande), organisé par le World Youth Buddhist Society.

2ème jour du symposium 2017 (page FB Sogyal)
Cette année a eu lieu le septième symposium. Sogyal fut présent à l’invitation de KS, malgré son retrait de la direction de Rigpa et sa retraite. La photo de leur rencontre fut publiée sur la page Facebook de Sogyal le 30 juillet 2017. Le texte accompagnant précise que Sogyal retournera aussitôt dans sa retraite.[6] Notons cependant que KS n’a pas publié la photo avec Sogyal. Dans sa publication FB de photos du même jour (2ème), Sogyal n’apparaît pas.

2ème jour du symposium 2017 (page FB KS)
Quelques livres en anglais de KS sont :
Tales for Transforming Adversity: A Buddhist Lama's Advice for Life's Ups and Downs (
Wisdom Publications 2017)
Achieve by Doing (2016)
Always Present: The Luminous Wisdom of Jigme Phuntsok (Snow Lion 2015)

Pour un aperçu de ses tournées et conférences.

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La préface de Dzongsar Khyentsé R. (DKR) que l'on trouve dans les deux livres anglais de Khenpo Tsultrim Lodrö (KTL), est en fait le transcript de la présentation de KTL par DKR lors d'une conférence à Taiwan le 22 janvier 2015. Dans cette présentation DKR s'inquiète de l'avenir du Buddhdharma :
Even though as I said my lifestyle is colorful and often myself. Probably one good thing that I can boast about is I do know that I should worry about the survival of the Dharma. There is a reason to be concerned, a reason to be worried. In fact we should be in panic.”[7]
Et il se réjouit que, tandis qu'une implantation stable du bouddhisme semble stagner dans l'Ouest, que même en Inde, le lieu d'origine du bouddhisme, il n'a pas l'attention qu'il mérite (voir la réponse de Jay Garfield à cet argument), des gens comme KTL travaillent aux réussites futures du bouddhisme (tibétain) en Asie, et notamment en Chine. Il finit sa présentation sur une note légère, mais néanmoins symbolique. DKR dit qu'il est l'avatar d'Obi Wan Kenobi et il transmet son sabre laser à KTL en demandant toute la salle de dire avec lui : "Que la force soit avec toi !". KTL est désormais adoubé et investi de tous les espoirs.

Taiwan 22/1/2015
KTL semble actuellement vivre la plupart du temps aux Etats-Unis où il fait l'apprentissage de la langue et de la culture américaine.

Quand on voit l'envergure des activités des deux lamas de Larung gar, les voyages, les centres qui s'ouvrent partout, les publications y compris multimédias, les conférences et les symposiums, l'attention et l'admiration que leur portent des lamas comme Sogyal Rinpoché et Dzongsar Khyentsé Rinpoché, on se demande comment tout cela est financé, surtout vu le fait que le bouddhisme tibétain n'a pas d'hiérarchie officielle (source : Matthieu Ricard etc.).     

***

[1] « At the beginning of 1984, Khenpo turned down the position of Committee Secretary in the District Three division of the Luhuo County Government. » Source

[2] Vima nyinthik, Lama nyingthik, Khandro nyinthik et Khandro yangthik.

[3] « In 1994 Khenpo Tsultrim Lodrö was sent by Khenchen Jigme Phuntsok to Singapore to teach on the Buddhadharma, commencing what would prove to be a long career of Dharma outreach among overseas audiences. » Source site web Luminous

[4] « Since 2014, Khenpo resumed his overseas journeys again after a sixteen-year hiatus, and was invited to give lectures in Hong Kong, Taiwan, Japan, Singapore, Malaysia, Indonesia, Canada, the USA, the UK, Australia and New Zealand, etc. Khenpo was also invited for talks scholarly discussions at prestigious academic institutions such as Harvard, Oxford, Stanford, UC Berkeley, Columbia, Washington University, Virginia University, Toronto University, Auckland University, Sydney University, and Melbourne University, as well as at companies like Google, together with experts and scholars in the fields of science, philosophy and psychology, discussing the mystery of life and the spirit, based on scientific and Buddhist principles.» source Luminous

[5] « These works include a Commentary on The Essence of The Heartfelt Advice, Clarifying Madhyamaka, Questions and Answers on Perfecting Wisdom, and A Thesis on Past Life and This Life » Source.  Liste des publications sur la biographie du site Luminous

[6] « Sogyal Rinpoche was pleased to address the World Youth Buddhist Society in Chiang Mai today at the invitation of Khenpo Sodargye Rinpoche from Lharungar. Sogyal Rinpoche spoke at this conference to honour a long-standing commitment to Khenpo Sodargye. He will now return into retreat. »

[7] .   "In this degenerate time, the glory of the Buddha is dim. The weight of the Dharma is not felt. And I know that the Buddha said one should not depend on the person but on the truth. But the actual realization of the Dharma is invisible for most of us. The Script of the Dharma is too vast and deep and most of us are too lazy to comprehend and even pursue. Even though we know we should not rely on a person, we human beings have the habit to look up to something concrete or human as a role model. So teachers, masters, spiritual leaders are very important. And as for teachers, masters, lamas, we have no shortage. We have so many, much more than used T-shirts. This is an age when teenagers even have the name HH. Genuine upholder of the Dharma is so rare like a star of the daylight. The few that we have are not shining. As the Buddha said, only an enlightened being can judge whether the other person is enlightened or not. So I cannot say really who is a perfect being or not. But we do have interest in Dharma practice – still we do even at this age – so naturally importance of the expounder of the Dharma becomes important. “Even though as I said my lifestyle is colorful and often myself. Probably one good thing that I can boast about is I do know that I should worry about the survival of the Dharma. There is a reason to be concerned, a reason to be worried. In fact we should be in panic.” Of course, this alone is the blessing of my own masters who spent so much time and energy worrying about the survival of the Dharma. Under their blessing and guidance, I have learned not to just worry for my own backyard, Tibetan Buddhism, but I have learned to worry about Shingon Buddhism in Japan and Theravada Buddhism in Sri Lanka. It may not be constant, but I do at times worry. I also worry that there is nobody that worries. Even the lamas who are with gray hair and wrinkled hair, they don’t seem to worry. They may worry but they may worry only with their temples, or at best, their own lineage."

mercredi 16 août 2017

Traduction anglaise de l'Amanasikāra de Maitrīpa/Advayavajra




Une très bonne nouvelle ! Klaus-Dieter Mathes écrit sur sa page Facebook :


"Dear friends,an online edition (“open access”) of my book “A Fine Blend of Mahāmudrā and Madhyamaka: Maitrīpa’s Collection of Texts on Non-conceptual Realization (Amanasikāra)” can now be downloaded from the Austrian Academy of Science Press under
http://hw.oeaw.ac.at/7786-9?frames=yes
Click “online edition” in the yellow field above my name. You will see then nine pdf files (for download) into which the whole book is divided."
http://hw.oeaw.ac.at/7786-9?frames=yesClick “online edition” in the yellow field above my name. You will see then nine pdf files (for download) into which the whole book is divided."



jeudi 22 juin 2017

Folle sagesse


Chogyam Trungpa (1939-1987)

[Billet pouvant évoluer]

Sur les réseaux sociaux bouddhistes, on entend souvent parler de « folle sagesse » (« crazy wisdom »), comme un aspect inhérent à la sagesse bouddhiste tantrique, et plus particulièrement au Dzogchen. A en croire Stefan larsson (dans Crazy for Wisdom: The Making of a Mad Yogin in Fifteenth-Century Tibet, 2012), qui n’avait pas pu trouver ce terme dans ses recherches, le Dalaï-Lama aurait qualifié le mot « folle sagesse » comme un néologisme. Et en effet, en cherchant « ye shes ‘chol ba », selon Chogyam Trungpa (1939-1987), le mot tibétain correspondant à « folle sagesse », on n’obtient aucun résultat sur le site de Buddhist Digital Resource Center (TBRC). Il se pourrait donc bien que le mot « crazy wisdom » avec ses traductions respectives soit une invention récente.

Pourquoi pas de Chogyam Trungpa justement ? Celui-ci explique dans son livre The Lion's Roar: An Introduction to Tantra que la traduction tibétaine de « crazy wisdom » est « ye shes ‘chol ba », qui signifie quelque chose comme sagesse sauvage, chaotique ou antinomique. Georges Gurdjieff (1866-1877-1949) semble avoir été une des sources d’inspiration pour la folle sagesse de Trungpa, comme je l’avais déjà noté dans mon billet Maître renard... sur le phénomène du « trickster », filou. L’idée générale de ce type de « folle sagesse » était apparemment de faire sortir le disciple de son zone de confort et de le débarrasser de ses idées préconçues.
« Quand Steve Roth demanda à Trungpa son opinion sur Gurdjieff, il lui dit : « Oh, il est fantastique, étonnant, presque totalement ‘ folle sagesse ‘, mais il n’a pas déclaré sa transmission. »[1] Trungpa parlait avec beaucoup de tendresse de Gurdjieff en répétant sans cesse « Si vous saviez le nombre de tours que Gurdjieff et moi, nous pourrions jouer à vous tous ! ».[2]
Quand un élève/disciple résiste, cela peut éventuellement conduire à une sorte de bataille d’egos, et dégénérer. Selon la théorie de la folle sagesse, le Maître (qui n’est pas appelé ainsi pour rien), ne serait qu’un écran vide libre d’ego, sur lequel le malheureux élève/disciple projette son propre ego. Plus ce dernier s’investit dans la bataille, et plus il s’épuisera dans ce qui est présenté comme un combat contre son propre ombre ou ego. Est-ce que cela colle à la pratique ? Voyez par vous-mêmes, tenez, au hasard, l’incident autour du poète américain William Stanley Merwin (né en 1927).

Chogyam Trungpa explique dans The Lion's Roar que le vidyadhara (tib. rig 'dzin) est le détenteur de la « folle sagesse »[3], et que la véritable expérience tantrique est seulement possible par l’intermédiaire du vidyadhara. Une transmission tantrique demande une confiance « énorme » et des sacrifices « énormes ». Comme des exemples de ce type de relation SM entre maître et disciple, le bouddhisme tibétain aime citer les hagiographies de Tilopa et Nāropa, ou de Padmasambhava et Yéshé Tsogyel. Ces hagiographies sont des fictions qui peuvent évidemment avoir un sens symbolique, mais très souvent ils sont pris au premier degré. Les maîtres aiment s’identifier à Tilopa et Padmasambhava et les disciples à Nāropa et Yéshé Tsogyel[4].

Les hagiographies qui servent de modèle à ce type de relation ont souvent été composés au XV-XVIème siècle voire après, mais elles sont présentées comme des œuvres beaucoup plus anciennes. Comme si cette conception de la relation de maître et disciple avait existé dès l’introduction du bouddhisme au Tibet et était la seule possible pour aider quelqu’un à s’éveiller. J’ai déjà écrit à plusieurs reprises sur la montée en puissance du tantrisme (plus adaptée à la nouvelle situation géopolitique) qui au Tibet s’accompagna d’une volonté de déclassement de méthodes traditionnelles non-tantriques voire post-tantriques (Advayavajra, Gampopa…). On voit graduellement disparaître le mot « ami spirituel » (tib. dge ba’i bshes gnyen), qui est remplacé par le mot lama (sct. guru), puis vidyadhara (qui prendra encore un autre sens à partir de Trungpa). J’ai aussi écrit sur les éditions posthumes des écrits de Gampopa, où des passages nettement plus tantriques ont été ajoutés. Par exemple une référence à la façon de laquelle Nāropa aurait servi Tilopa, basé sur des hagiographies composées plusieurs siècles après la mort de Gampopa en 1153. Comparons avec la façon de laquelle Gampopa présente la relation entre « ami spirituel » et élève dans le Précieux ornement de la libération. Les données hagiographiques de Gampopa montrent généralement un maître extrêmement doux, façon grand-mère…

Une grande partie du problème vient du fait que les tibétologues n’ont quasiment pas fait de recherches sérieuses sur la datation (même approximative) des sources tibétaines, et qu’ils suivent, à quelques exceptions près, la version traditionnelle des diverses hagiographies et « chroniques » (p.e. Annales bleus), souvent écrites à partir des hagiographies. Je l’ai déjà fait remarquer dans des anciens billets. Si on fait vivre (historiquement) des mahāsiddha et autres thaumaturges à l’époque où les auteurs respectifs de leur hagiographies (XIII-XIVème siècles) veulent qu’ils aient vécu, et faire croire que les personnes, ayant réellement vécu historiquement avant la composition de ces hagiographies, connaissaient les mêmes exploits et avaient reçu leurs transmissions respectives, on finira avec une vision historique totalement faussée. Le travail qui a été partiellement fait pour le bouddhisme chinois (Buswell etc.) n’a même pas été commencé pour le bouddhisme tibétain, à l’exception d’un Lopez, un Davidson (Tibetan Renaissance) et quelques autres. C'est un travail très complexe et en partie impossible, mais on ne peut pas s'en passer, et si on s'en passe on ne peut pas faire comme si la vérité des hagiographies est la vérité par défaut, faute de vérité historique.

Et donc le plus souvent dans l'état actuel des choses et dans les cercles bouddhistes, la « folle sagesse » a existé dès « l’introduction du bouddhisme au Tibet par Padmasambhava au VIIIème siècle », formule consacrée qui mériterait qu’on s’y attarde un peu, quand celui-ci y aurait enseigné le Dzogchen… Et les maîtres vidyadhara actuels ne font que poursuivre une longue tradition de « folle sagesse » quand leur comportement n’est pas conforme à ce que l’on (l’ego) attendrait d’eux.


***

[1] Trungpa Rinpoche: "Oh, he's fantastic, amazing, almost total crazy wisdom." (long pause) ... "But he did not proclaim lineage." Source

[2] "You have absolutely no idea how many tricks Gurdjieff and I could play on all of you."

[3] Ainsi, par rapport au tibétain, il semble mettre au même pied « rig pa » et « folle sagesse ».

[4] [Les femmes admises au mandala secret de Sogyal Lakar] « se voient aussi recommander la lecture et l’étude de Patrul Rinpoché, comme pour les autres étudiants des mandalas Ngöndro et Dzogchen, ainsi que l’autobiographie de Yéshé  Tsogyal, figure de dakini la plus célèbre du Tibet, notamment pour la tradition Nyinmapa, dont  elles doivent s’inspirer pour servir leur maître et comprendre leur propre statut comme « dakinis ».
« Ceci n'est pas une religion », thèse de Marion Dapsance, p. 332

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